La violence faite aux autres
Marie Dosé
Ouvrage publié sous la direction de Marc Villemain.
« Ma place est aux premières loges des coulisses du pire. Elle est celle, cruelle et privilégiée, des avocats qui mesurent chaque jour combien la force de l’État de droit s’apprécie en regard du traitement qu’il réserve à ses délinquants et à ses étrangers. »
Dans cette galerie de portraits, écrite dans un souffle et à fleur de peau, Marie Dosé relate ce que ni les médias ni l’opinion ne voient jamais : la brutalité concrète d’une institution qui, par indifférence ou jubilation à juger, finit par briser des existences, ici ou ailleurs. Mais La Violence faite aux autres – cri d’alarme devant le tombeau d’un certain humanisme – n’a rien d’un tract ou d’un pamphlet : à son écriture implacable, parfois clinique, fait surtout écho une expression d’impuissance devant ce que notre société tend à devenir. Enfin, dans ce récit d’un quotidien en butte à la mécanique judiciaire, viennent s’immiscer, non sans pudeur ni délicatesse, les angoisses et les tremblements du drame privé.
Marie Dosé ne se destinait ni à « l’avocature » ni même au droit : avant qu’une maladie des mains n’y mette un terme brutal, c’est une carrière de pianiste classique qui lui tendait les bras. C’est à Nancy, en entendant une conférence d’Henri Leclerc (auprès duquel elle fera plus tard son stage d’élève avocate) qu’elle prend la décision de bifurquer dans ses études et de se lancer dans le droit, avec pour unique objectif la défense pénale. Après avoir monté son propre cabinet en 2003, elle intervient aussi bien en défense qu’en partie civile, et devient rapidement l’une des avocates phares de sa génération, que l’on retrouve dans nombre des plus grandes affaires pénales de ces vingt dernières années (attentat de Karachi, attentats de janvier et de novembre 2015, Greenpeace, Tarnac, Lafarge SA, vol Malaysia Airlines, Toscan du Plantier, Robert Boulin, Julien Bayou, Jacques Doillon, Frédéric Beigbeder, etc.). Depuis 2017 enfin, elle mène le combat pour le rapatriement des enfants français et de leurs mères retenus prisonniers dans des camps du nord-est syrien, et dont les destins brisés donnent à ce livre quelques-unes de ses pages les plus poignantes.
Le Point • Nicolas Bastuck
Marie Dosé : « Je n'ai jamais eu autant peur pour ceux que je défends, victime comme accusé »
C'est le livre le plus personnel de Marie Dosé. On avait lu avec intérêt ses essais sur @J2rescriQtion, la présomption d'innocence ou la cour d'assises. Celui-ci est d'une autre nature. Elle dit l'avoir écrit « d'un trait », dans un élan un peu désespéré, parce qu'elle ne supportait plus la brutalité du processus judiciaire : « les rictus de dégoût des magistrats » ; les conditions indignes de garde à vue et de détention ; le sort des enfants français prisonniers en Syrie, pour lesquels elle se bat sans relâche mais aussi « le mal que l'on fait aux victimes ».
Les visages se succèdent. Il y a Tania, emmenée à deux ans avec sa mère dans le camp de Roj, qui a vu celle-ci mourir sous une tente ; rentrée en France après quarante-deux demandes de rapatriement sanitaire, elle ne cesse de répéter qu'elle veut « retourner dans le camp » où est enterrée celle qui l'a mise au monde. Il y a Isis, victime de viols collectifs à15 ans, qui attendra quinze mois avant que ses agresseurs ne soient arrêtés, faute d'effectifs de police en raison des Jeux olympiques. Il y a Ondine, née en prison, qui y restera dix-huit mois avec sa mère et qui, souffrant aujourd'hui de troubles autistiques, se met à crier dès que l'on ferme une porte. Il y a Mamadou, qui promet à son avocate de « le dire », et qui finit par le dire, dans son box, arrachant de son corps « la tumeur du mensonge qui le rongeait ».
Avocate à s'en rendre malade, Marie Dosé raconte tout cela dans La Violence faite aux autres (Les Éditions du Sonneur) : ces vies broyées, ces destins fracassés, les coups de poing encaissés mais aussi « les caresses » qui réconcilient l'avocat avec sa pratique, comme ces éclats de rire de Saad qui s'amuse à ouvrir et fermer une porte après avoir vécu sept ans sous une tente syrienne. Un livre d'une humanité bouleversante.
Elle l'a écrit parce qu'elle craignait de s'habituer au pire, pour ne pas laisser glisser sur elle ce qui la scandalisait au premier jour de sa carrière - et qui continue de l'indigner. « Je n'ai jamais eu autant peur pour ceux que je défends, victime comme accusé. Peur du mal que la procédure leur fait », confie-t-elle.
Mais il y a dans ce livre une autre violence, plus intime, plus sourde. Celle faite à Marc, son mari, atteint d'un cancer, et ce sentiment d'impuissance trop souvent tu et caché, lui aussi.
Le Point : Votre livre commence par un souvenir entêtant : vous attendez votre tour avec votre cliente devant le cabinet d'une juge d'instruction. Vous entrez et au moment où le gendarme désentrave celle que vous défendez, vous entendez les cris d'une autre femme, qui hurle dans le couloir qu'elle ne veut pas aller en prison. La juge ferme la porte et dit à votre cliente : « Pas de ça avec moi, Madame. J'ai le pouvoir de vous faire mal, cela s'appelle le monopole de la violence légitime. » Vous veniez de prêter serment et vous n'avez jamais oublié cette scène... La violence dont la justice peut faire preuve est-elle parfois illégitime ?
Marie Dosé : À cet instant, je me suis surtout demandé comment cette notion de << monopole de La violence Légitime >> galvaudée, dégradée par certains en quasi-slogan, avait pu surgir dans la bouche de cette juge, face au visage terrorisé d'une femme tout juste désentravée. Cette question ne m'a jamais quittée. Je n'imaginais pas qu'un magistrat puisse aussi facilement, et avec aussi peu de scrupules, évoquer devant moi, avocate, son prétendu << pouvoir de faire 1nal >>. À cet instant précis, cette juge n'exerçait pas sa fonction; elle ne faisait qu'abuser et se délecter de son pouvoir. Cette violence-là, oui, ne peut être qu'illégitime.
Il y a le choc carcéral, nos prisons indignes, mais aussi la violence de la procédure pénale, de l'arrestation jusqu'au procès : « Les corps qui se gâtent » au fil de la garde à vue et les justiciables qui s'excuse de « sentir mauvais » en comparution immédiate ; « les rictus de dégoût » de certains magistrats ; « la petite cérémonie sadique » du mandat de dépôt à la barre...
Par essence, l'acte de juger est violent et se suffit - ou devrait se suffire - à lui même. Chaque année, des dizaines de milliers d'hommes et de femmes sont jugées en comparution immédiate après avoir macéré pendant des heures, parfois des jours, dans la crasse des cellules, humiliés et renvoyés à la conscience de leur propre déchéance. Comme s'il fallait d'abord les abaisser pour pouvoir ensuite les condamner. Des milliers de gardés à vue sont conduits devant leurs juges d'instruction dans le même état, entravés, déjà atteints dans leur dignité. Dès lors, la question est : pourquoi persister, au cours même de l'audience, dans cette logique d'humiliation ? Pourquoi s'acharner à rabaisser encore, au risque de voir la justice se muer en machine à broyer plutôt qu'en autorité qui juge ?
Comme nombre de mes confrères, je constate que la justice est de plus en plus indifférente à l'humanité de ceux qu'elle juge. Certes, elle manque de moyens. Mais elle semble surtout ériger, entre elle et les justiciables, un mur de plus en plus infranchissable. Comme si les atteindre, faire l'effort de les écouter, chercher à les connaître ou à comprendre ce qu'ils ont à dire revenait à les victimiser.
La justice fait aussi « du mal » aux victimes, écrivez-vous. Vous racontez l'histoire d'Inès, une jeune fille victime de viols collectifs qui, neuf mois après avoir dénoncé les faits, et alors que rien n'a bougé, en vient à se dire qu'elle « n'aurait pas dû [porter plainte]». Faute d'effectifs, le commissariat qui a enregistré sa déposition mettra quinze mois pour interpeller les auteurs, compromettant sa sécurité...
Inès était mineure. Dans ce parcours judiciaire qui tient du chemin de croix, elle a beaucoup perdu. Elle a dû quitter son école, sa famille, sa maison, parce que la justice n'avait pas les moyens d'interpeller des mis en cause pourtant parfaitement identifiés. Un jour, un policier a expliqué, devant elle, devant moi, que les Jeux olympiques retarderaient les interpellations de plusieurs mois. J'ai baissé les yeux de honte.
Récemment, j'ai assisté deux enfants, tous deux parties civiles devant une cour d'assises. Leur mère avait été étranglée par son concubin. Ils connaissaient parfaitement sa violence - il avait déjà été condamné pour l'avoir frappée. Les gendarmes les ont entendus le lendemain du 1neurtre, puis plus rien. Pendant trois ans, rien. Aucune audition, aucune expertise, aucun acte. Entre le traumatisme du meurtre et le choc de l'audience criminelle, il y a eu un vide - un vide judiciaire sidéral - que l'avocat tente, tant bien que mal, de combler.
La justice se déshumanise aussi parce qu'elle manque de temps et de moyens, j'en ai pleinement conscience. Et je sais combien certains magistrats en souffrent eux-mêmes.
«Tout ce qui, au début de ma carrière, me révoltait etme bouleversait en vient à glisser sur moi... » : l'accoutumance au pire est-elle une fatalité pour le pénaliste ? La joie et l'espérance n'ont-elles aucune place dans ce métier ?
Cette « accoutumance » est sans doute une manière de me protéger. Peut être un passage obligé. Après vingt-cinq ans de barreau, je ne suis plus certaine que d'une chose : jamais l'univers judiciaire n'a fabriqué autant de violence ; jamais magistrats et avocats n'ont été aussi défiants les uns envers les autres, et jamais la justice n'a paru aussi fragile. La joie et l'espérance demeurent, oui, mais elles viennent toujours ou presque toujours de celles et ceux que l'on défend, pas de l'institution.
Comme je l'écris à la toute fin de mon livre et n'ai jamais eu de cesse de le répéter : cette profession nous fait encaisser quatre-vingt-dix-neuf coups pour une caresse. Mais cette caresse a une saveur que rien n'égale. C'est pour elle que l'on continue.
Soupçonnée d'avoir dissimulé un ordinateur appartenant à votre ancien client Philippe Caubère, dans la procédure le mettant en cause pour viol en 2018, vous avez été placée en garde à vue avant d'être mise en examen, le 8 octobre 2025... Cette violence judiciaire que vous dénoncez, estimez-vous l'avoir vous-même subie ?
J'ai terminé d'écrire La violence faite aux autres trois mois avant la violence judiciaire qui m'a été faite. Je n'en parlerai donc pas, pas à ce stade. Je sais juste ce que je paye, dans une société où l'avocat est de plus en plus considéré comme le complice de ceux qu'il défend. Ce n'est pas à moi de clamer mon innocence, c'est à la justice de la reconnaître. Et elle le fera. J'attends, simplement, qu'elle fasse son travail.
Votre action pour le rapatriement des enfants prisonniers des camps de Syrie, que vous menez depuis 2017 avec notamment Sophia Aram et Fabienne Servan-Schreiber, occupe de nombreuses pages du livre. Et le constat est rude : l'Ukraine, pays en guerre, a rapatrié ses enfants de Syrie, comme nos voisins européens. Pas la France dont une centaine d'enfants attendent toujours d'être rapatriés, comme si l'on voulait leur « faire payer les crimes de leurs parents ... ».
« Cette attitude, dites-vous, dit beaucoup sur ce que nous sommes devenus ».
Que voulez-vous dire ?
Que nous avons abjectement failli et fait preuve de la pire des lâchetés. Tout aurait dû être tenté pour sauver ces enfants, qui, en février 2019, représentaient en tout et pour tout l'équivalent de dix classes de maternelle. Mais à force de renoncements, de tergiversations et de décisions dictées par des sondages aux relents populistes, un tiers d'entre eux se trouve encore derrière des barbelés. Ceux qui ont été rapatriés ont, eux aussi, attendu trois ou quatre ans. Trois ou quatre années passées dans des camps de prisonniers, en zone de guerre. Autrement dit, toute leur enfance.
Voilà ce que nous sommes devenus: un pays qui donne des leçons à la terre entière sur le respect des conventions internationales qu'il a signées, mais qui a dû être condamné à maintes reprises par le Comité international des droits de l'enfant, le Comité contre la torture et la Cour européenne des droits de l'homme pour avoir refusé de porter secours à des enfants qui n'avaient choisi ni de naître, ni d'être emmenés en Syrie. Certains, que la France a toujours refusé de rapatrier, sont devenus majeurs et viennent d'être transférés en Irak. Ils y sont enchaînés, maltraités et frappés. Tout cela avec la complicité active de la France. Alors oui, j'ai honte. Honte de ce qui a été fait. Et plus encore du silence qui a rendu tout cela possible.
Le livre mêle les histoires de vos clients à des séquences plus intimes sur le combat que votre mari mène à vos côtés contre le cancer. Pourquoi ce choix ?
Ce n'est pas un choix. J'ai écrit ce livre comme un exutoire, parce que je ne pouvais plus contenir la violence qui m'entourait. Et parmi elle, il y avait celle faite à Marc. Celle de la maladie, entrée dans notre vie par effraction, sans prévenir. J'ai longtemps hésité à publier ces fragments plus intimes. Mais Marc, l'époux et l'éditeur, m'a encouragée et confortée dans cette décision. Je crois que nous en avions besoin tous les deux.
Le Canard enchaîné • Anne-Sophie Mercier
Qu'est-ce que la justice aujourd'hui ? Une gigantesque machine à broyer des vies, explique, dans cet essai émouvant et très personnel, la pénaliste Marie Dosé. « Ma place est aux premières loges des coulisses du pire (…). Voilà vingt-cinq ans que j'y suis, à cette place, et jamais, lorsque j'ai prêté serment, je n'aurais imaginé une telle violence. » Que s'est-il passé, en ce pays qui tolère que derrière les murs des maisons d'arrêt s'entassent dans des conditions innommables des justiciables qu'aucun tribunal n'a jamais condamnés ? La réponse tient en quelques mots : triomphe du populisme pénal. Obsession de la « sécurité », difficulté à concevoir que des avocats tentent de restituer un peu d'humanité à celles et ceux qui auraient commis un crime ou un délit. La seule défense possible est désormais la contrition, totale, définitive, inconditionnelle, explique Dosé.
L'un de ses combats les plus rudes concerne le rapatriement des enfants français prisonniers en Syrie. Des mômes qui n'ont eu d'autre tort que de naître, embarqués dans cette aventure cauchemardesque par leurs parents, qui vivent désormais dans les tentes, la boue, la poussière, la solitude et la violence. De tous côtés, le même conseil, formulé sur un ton avisé : « Attention à ne pas victimiser leurs mères, Maître, vous risqueriez de vous mettre l'opinion publique à dos. » La France est le seul pays à les laisser ainsi. L’Ukraine, massacrée par la guerre, a trouvé le temps et l’énergie pour rapatrier ses enfants. Azad n'avait pas 10 ans lorsque son père les a enlevés, lui et son frère. Aujourd'hui, il en a 20. Son pays ne veut pas de lui. « Bombe à retardement », pensent des magistrats qui ne le connaissent même pas.
Parfois, ce métier réserve d'incroyables bonheurs. En Syrie, lors d'une visite à Dalia, qui n'a plus revu sa fille rentrée en France depuis six ans, l'avocate parvient à remettre à cette dernière un éventail sur lequel, dans chaque pli, chaque revers de tissu, figurent des mots formant des phrases : « Tiens bon. Tu n'es pas seule. Ta petite fille t'attend, elle pense à toi. Garde espoir. » Le sourcilleux gardien du camp l'a ouvert et n'y a vu que du feu.
ISBN : 9782373853452
Collection : La Grande Collection
Domaine : Littérature française
Période : XXIe siècle
Pages : 224
Parution : 5 mars 2026