La Chambre fougère
Céline Righi
Ouvrage publié sous la direction de Marc Villemain.
L’autrice a bénéficié pour l’écriture de cet ouvrage d’une aide à la création littéraire de la Région Grand Est et d’une bourse de création de la part du CNL.
Erna souffre d’un mal étrange. Son frère jumeau, Pain-Beurre, prêt à tous les sacrifices pour sauver sa sœur, prend la décision de quitter leur terre natale située au cœur de la forêt. Pragmatique, déterminé, il place sa foi dans les médecins, qui n’exercent plus que dans les bourgs. Mais l’exil peut-il guérir et éloigner le passé ?
Dans ce roman empreint de réalisme magique où affleurent les motifs du conte, Céline Righi explore la puissance des liens fraternels, interroge avec finesse l’ambiguïté des forces qui nous traversent, et rappelle que les hommes – comme les plantes – peuvent tout autant guérir qu’empoisonner.
Née en 1973, Céline Righi, petite-fille de mineurs, réside entre Strasbourg et sa maison en bois des Vosges. Professeur de Lettres modernes, elle quitte l’Éducation nationale en 2018 pour se consacrer entièrement à ses activités d’écriture. Chanteuse et parolière, elle prête sa plume à de nombreux artistes. Elle anime des ateliers d’écriture destinés aux enfants, aux adultes et aux personnes âgées, et intervient également auprès des détenus de la Maison d’arrêt de Strasbourg. En septembre 2021, elle remporte à l’unanimité le Grand Prix du Jury du concours « Lire pour en sortir », parrainé par Leïla Slimani.
Est Républicain • Magalie Delle·Vedove
Céline Righi célèbre le vivant
Un troisième roman, celui de la confirmation. Céline Righi, autrice lorraine originaire d’Hussigny-Godbrangdea, dans le Pays Haut, avait agréablement surpris avec ses deux premiers romans. Avec La Chambre fougère son troisième roman, elle confirme la force de son style épuré et sa capacité à sonder les âmes.
Un petit volume qui tient dans la main. Un roman à la lisière du conte. Dans La Chambre fougère, Céline Righi conte la vie d’Erna et de Pain-Beurre, des jumeaux. Erna souffre d’un mal qui n’aura jamais de nom. Pain-Beurre se sacrifie pour tenter de sauver sa sœur. Partout, la nature est présente : « Je voulais que la forêt ne soit pas un simple décor, explique la romancière, mais un personnage à part entière. »
Écrit dans les Vosges, où Céline Righi a vécu « dans un chalet entouré de grands sapins », le récit ne s’ancre ni en Lorraine, ni ailleurs. Il parle de tous ces villages qui vivent au rythme des éléments. Au fil des pages, la nature assume sa force. « On frôle le réalisme magique, confirme la romancière. Les frères Grimm m’ont toujours inspirée. » Comme chez Giono ou Claudie Hunzinger, deux autres figures tutélaires, le monde d’Ema et de Pain-Beurre est un grand tout vivant.
La puissance du lien fraternel
Si le roman déroule les liens qui unissent l’homme à la nature, il explore aussi ceux qui unissent les jumeaux. « Je crois que j’interroge l’amour quand le dévouement devient emprise, confie Céline Righi. Ce qui est en jeu, c’est la force que l’on met pour sauver quelqu’un tout en essayant de rester soi-même. »
Il en va de la toxicité des plantes comme de celle des êtres, parfois, la beauté empoisonne. « J’ai eu envie de creuser cette question, confirme la romancière: comment peut-on aimer quelqu’un si fort qu’on ne sait plus où l’autre commence et où l’on finit soi-même ?» Derrière ces questions universelles demeurent des pages à l’atmosphère feutrée. Peut-être parce que ce livre a été écrit à l’heure où tout se réveille. « Je crois que ce sont les personnages qui imposent leur rythme d’écriture, révèle la romancière. Pour écrire La Chambre fougère, j’écrivais à l’aube. Mais je viens de commencer un nouveau roman et je travaille plutôt en fin de soirée. »
De jour comme de nuit, on retrouve dans l’œuvre de Céline Righi une envie de célébrer le vivant. Dans Berline, Fernand, coincé sous une berline après l’effondrement d’une mine, se remémorait sa vie jusqu’à refaire surface. Dans Les Choses de la nuit, Henry, un ancien trompettiste de jazz manchot, nous entraînait dans un road trip qui rappelait que la vie vaut d’être vécue. La Chambre fougère est encore un roman de la rédemption. Cette fois-ci, la clé se cache quelque part dans la nature.
Céline Righi sera présente tous les jours au Livre sur la Place, sur le stand de la librairie L’Autre Rive. Le dimanche, elle rencontrera le romancier Grégoire Courtois autour du thème, la nature au cœur, à 14 h 30 au Museum-Aquarium.
EAN • Grégory Rateau
Céline Righi au chevet des fantômes
Quelque chose se décompose et quelque chose pousse dans La chambre fougère. Les souvenirs, les corps, les vieilles rancunes suivent le même cycle que les plantes qui traversent le roman. Céline Righi raconte une sœur qui s’éteint, un frère qui refuse de la perdre et tout un monde rural traversé de croyances, de fantômes familiaux et de blessures anciennes. À mesure que l’histoire avance, la forêt gagne du terrain, envahit les chambres, les rêves et les consciences, jusqu’à faire du deuil lui-même une matière vivante.
Dès l’ouverture, la qualité de l’écriture frappe par sa densité sensorielle : « Les malles. Il s’y était enfoncé jusqu’aux coudes. Sortir les souvenirs, affronter chaque objet, farfouiller dans la famille, son histoire, ses odeurs de chagrin et de naphtaline, les mains pleines d’un cambouis de mémoire. »
Cette image du « cambouis de mémoire » résume à elle seule le projet du roman. Chez Righi, les souvenirs ne flottent pas dans une nostalgie vaporeuse. Ils collent à la peau. Ils salissent les mains. Ils pèsent.
La réussite du livre tient beaucoup à cette langue qui conjugue une précision presque paysanne avec une véritable puissance poétique. Chaque personnage semble défini par sa manière d’habiter le monde sensible. Les odeurs, les couleurs, les plantes, les animaux composent un réseau symbolique d’une remarquable cohérence. On pense parfois à Marie-Hélène Lafon pour l’attention portée aux territoires, parfois à Claude Seignolle pour la part légendaire qui sourd sous le réel. Mais l’influence la plus sensible me paraît venir du réalisme magique, dans sa version européenne, enracinée dans les campagnes et les croyances populaires plutôt que dans l’exubérance latino-américaine.
Car l’aigle qui dévore Erna est-il une hallucination, une métaphore ou une présence véritable ? Le fameux Idiot du Grauve détient-il un savoir inaccessible à la médecine ? Céline Righi laisse constamment ouvertes plusieurs portes d’interprétation. Elle comprend qu’un mystère perd sa force lorsqu’on l’explique entièrement.
Cette ambiguïté nourrit certaines des plus belles pages du roman : « Désormais, ils sont trois dans la maison du Bourg maussade. Le Soigneur est à nouveau là ce matin. Le visage sévère, le front dur, et cette odeur de camphre collée au manteau. Il palpe le ventre, soulève une paupière, puis se tourne vers Pain-Beurre. “C’est le foie”, il dit. Rien d’autre. […] Plus rien à faire. Seulement attendre que l’aigle achève son repas ».
Dans ce glissement entre diagnostic médical et image mythologique se loge toute la singularité du livre. Mais La chambre fougère touche surtout par ce qu’il raconte du sacrifice. Pain-Beurre renonce à ses rêves, à son avenir, à l’amour naissant que pourrait lui offrir Léonie. Son existence se réduit progressivement à la veille. Il devient gardien d’une chambre, d’une malade, d’une mémoire. Rarement la littérature contemporaine aura montré avec autant de justesse cette forme d’amour qui épuise autant qu’elle sauve.
La relation fraternelle constitue le véritable cœur battant du roman. On pourrait presque dire qu’elle en est le personnage principal. Righi évite tous les pièges de la sentimentalité. Elle montre la fraternité dans sa complexité, comme un lien qui porte et qui enferme, qui protège et qui consume. Le mot revient d’ailleurs sans cesse sous différentes formes : porter, soutenir, veiller, sauver.
Et puis il y a la culpabilité. Celle d’Erna, persuadée d’avoir une part de responsabilité dans le drame passé. Celle de Pain-Beurre, incapable de pardonner à la tante-sœur disparue. Celle de toute une communauté marquée par ses rancunes anciennes. Le roman suggère que certaines maladies prennent racine dans les terres obscures de la conscience. Qu’un chagrin peut finir par jaunir la peau autant qu’un foie malade.
On ressort du livre avec l’impression d’avoir traversé un conte destiné aux adultes. Un conte où les sorcières portent des tabliers, où les monstres prennent la forme du ressentiment, où les forêts conservent les secrets des familles.
Cette nouvelle œuvre éclaire aussi rétrospectivement Les choses de la nuit, le précédent roman de Céline Righi. Ce livre suivait Henry Chesney, ancien trompettiste de jazz amputé d’une main, traversant la Normandie tout en revisitant sa vie, de l’Oklahoma du Dust Bowl à la gloire parisienne. Roman de la mémoire, du déracinement et de la survie après la mutilation, il déployait déjà cette fascination pour les êtres blessés qui cherchent une raison de continuer à vivre. Là où Les choses de la nuit avançait au rythme syncopé d’un solo de jazz, La chambre fougère épouse davantage la croissance lente des plantes et des champignons. Pourtant, les deux livres dialoguent. On y retrouve la même attention aux existences cabossées, la même foi dans les ressources secrètes de la poésie, la même conviction que les êtres continuent d’avancer malgré leurs pertes.
Avec La chambre fougère, Céline Righi atteint peut-être une forme d’accomplissement. Elle bâtit un univers où les contes populaires croisent la littérature du deuil, où la nature devient un langage parallèle, où chaque feuille, chaque oiseau, chaque champignon semble chargé d’un sens caché.
Ce roman possède la douceur mélancolique des fins d’automne et la persistance des histoires que l’on emporte longtemps après avoir refermé le livre. Comme certaines plantes de sous-bois, il continue de pousser dans la mémoire du lecteur. Une œuvre profondément humaine, traversée par cette question essentielle : jusqu’où peut-on aimer quelqu’un sans se perdre soi-même ?
ISBN : 9782373853551
Collection : La Grande Collection
Domaine : Littérature française
Période : XXIe siècle
Pages : 114
Parution : 17 septembre 2026

