La Sorcière à la jambe d’os
Želimir Periš
Traduction du croate de Chloé Billon • Ouvrage soutenu par le CNL
« Où l’on présente, au travers du personnage d’un fruste joueur de gusle, le véritable caractère de ce livre, qui est une épopée sur la sorcière Gila, contée sans ordre ni plan, au sabre et au fusil comme instruments de la technique narrative. »
Dans les montagnes sauvages de la Dalmatie, dans une région d’invasions et de brigands où se mêlent folklore, superstitions et bouleversements politiques, Gila trace son propre chemin envers et contre tous. Sorcière pour certains, guérisseuse pour d’autres, elle défie les dogmes, l’injustice et les pouvoirs en place. Traquée, jugée, mais jamais soumise, elle lutte pour s’affranchir du destin qu’on veut lui imposer.
La Sorcière à la jambe d’os est un livre hors normes, un roman picaresque qui prend tout à tour la forme d’un rapport d’inquisition, d’une déposition de police, d’une pièce de théâtre, d’une recette de cuisine, d’une critique musicale, d’un livre dont vous êtes le héros…
Un magnifique portrait de femme, une œuvre entrelaçant humour et ironie, un hommage sensible aux luttes intemporelles pour la liberté et la dignité.
Želimir Periš est né en 1975 à Zadar. Il a fait des études d’ingénieur informatique. Il a dirigé des ateliers d’écriture à Zadar, est l’un des créateurs de l’association des écrivains de Zadar, et a été co-organisateur de nombreuses manifestations littéraires, notamment le festival KaLibar bestival de 2013 à 2018. Il a reçu de nombreux prix pour ses nouvelles et sa poésie, et a publié deux romans noirs traitant de la cybercriminalité. Il est également l’auteur d’un jeu de société, « Femmes terribles ».
Le Canard enchaîné • Fabrice Colin
Tout le charme slave
« Voici le chant de Gila la sorcière, qui de beaucoup causa la misère ! » Dans la Croatie du XIXe siècle, le « dernier pays d’Europe où l’on juge encore les femmes sous prétexte de commerce avec le Démon », une guérisseuse dotée de pouvoirs censément magiques est impliquée, malgré elle, dans un complot mettant en jeu la succession de l’Empire des Habsbourg. Traquée à travers les forêts et les plaines, des Alpes dinariques, peuplées de « fées et autres épouvantails » à l’orangerie de Schönbrunn, en passant par les « hautes murailles du castel » de Pazin, elle serre contre elle un enfant, la prunelle de ses yeux, et tente de survivre au sein d’un pays baigné, encore, de superstitions et de « croyances populaires ». « Ils vont te condamner et te brûler vive sur le bûcher », la prévient une alliée.
Plus tard, à Vienne, Alica la Noire, une « femme-ténèbres » qui a connu Gila, vend aux bourgeois locaux de coûteuses séances de spiritisme, tandis qu’un nouveau chapitre de la guerre de succession est sur le point de s’écrire.
Roman massif, kaléidoscopique, La Sorcière à la jambe d’os est un goûteux brouet relevé d’une généreuse pincée de folklore slave. L’histoire de Gila et de ses sœurs d’âme est découpée en 52 chapitres hétéroclites (on y trouvera, notamment, des recettes, des contes, une critique musicale et une scène trois fois récrite), présentés dans un savant désordre chronologique. Ainsi de nos souvenirs, explique l’auteur, souvent épars et embrouillés, et qu’il nous revient de réagencer après coup.
Mais pas de panique : des listes et des résumés sont proposés, « afin d’aider les lecteurs à s’y retrouver plus facilement ». L’enchantement, dès lors, est double : au plaisir de la découverte (mille « aventures sylvestres » peuplées de loups, de nymphes et autre fruste soldatesque) s’ajoute celui de voir le puzzle, in fine, dûment complété. Le dernier chapitre pourrait être le premier, qui raconte comment Gila s’initia, en sa jeunesse, à la lecture et au plaisir des sens. « Hors de la masure continuait d’exister le monde des trahis et des persécutés. Mais ce n’était plus [son problème]. Pour elle, les années de malheur prenaient fin cette nuit. »
Le Courrier des Balkans • Propos recueillis par Antonela Marušić • Traduction par Chloé Billon
C’est le roman d’aventures picaresque, féministe, post-moderne et résolument politique qui secoue la Croatie. Découvrez vite La Sorcière à la jambe d’os, de Želimir Periš.
Entretien avec un écrivain qui place plus haut que tout le devoir d’amuser ses lecteurs.
Né en 1975 à Zadar, Želimir Periš, co-organisateur de nombreux événements littéraires, a publié de la poésie et deux romans noirs, et est aussi le créateur d’un jeu de société. La sorcière à la jambe d’os (Mladenka kostonoga) connaît un immense succès en Croatie depuis sa parution. Le roman, traduit par Chloé Billon, a été publié en français en 2025 par les Éditions du Sonneur.
N : Votre héroïne Gila est une sorcière, une éternelle fuyarde, rebouteuse, guérisseuse, mégère et mère. Il s’agit certainement de l’un des personnages féminins les plus complexes de la littérature contemporaine de la région. Même si le roman est situé dans la première moitié du XIXe siècle, il est très contemporain.
Želimir Periš (Ž.P.) : Le personnage est complexe car la vie est longue, et les gens changeants. J’avais envie de décrire divers aspects d’une même vie. La vie ne laisse personne indemne, les gens changent, s’adaptent, leurs sentiments et leurs opinions changent aussi. Gila-petite fille impuissante réfléchit autrement sur le monde qui l’entoure que Gila-femme mûre et compétente et que Gila-vieille femme aigrie et mauvaise. Ces changements sont fascinants, ils sont parfois brutaux, parfois subtils, ils ont parfois une cause évidente, parfois non, et il était important pour moi de montrer plusieurs visages d’une même personne. Situer le roman au XIXe siècle m’a d’abord semblé risqué, mais plus je me plongeais dans l’étude de l’histoire de notre région à cette époque, plus je comprenais à quel point c’était un matériau fantastique. Les événements et le contexte historiques s’interprètent toujours depuis l’époque à laquelle nous les lisons, si bien qu’en ce sens, La Sorcière à la jambe d’os, qui se déroule il y a 250 ans, reflète – voire même parodie – les souffrances et les déboires actuels. Telle était mon impulsion initiale, mais je n’ai pas reculé devant la possibilité de railler le présent par le biais d’une image du passé, ce qui était très facile car peu de choses ont changé, seul le prisme par lequel nous observons les choses a fait pâlir quelques couleurs, mais sur le fond, nous n’avons pas beaucoup évolué depuis 41. Je pense bien sûr à 1841.
N : Dans vos livres précédents, vous vous concentriez davantage sur des thèmes et des motifs urbains, alors que dans La Sorcière à la jambe d’os, vous avez composé un chant pour gusle, selon la tradition des chants épiques de l’histoire orale balkanique. Comment la gusle est-elle devenue le fil conducteur de ce roman dans lequel chaque chapitre est introduit par une strophe en décasyllabes, qui fonctionnent comme une sorte de livret ironique ?
Ž.P. : La partie centrale de l’action du roman se situe dans des provinces reculées de l’arrière-pays dalmate au XIXe siècle. En fouillant dans ces motifs et ces thèmes, je suis tombé sur les gusle, cet instrument monocorde qui accompagne les Slaves depuis leurs origines ou presque, et qui a aujourd’hui sombré dans l’oubli quand il n’est pas devenu le symbole d’un nationalisme toxique et d’une vision du monde rétrograde. Étant donné que c’est l’un des thèmes qui me titille, la gusle s’est avérée parfaite pour la toile de fond musical de ce récit. Elle offre également un bon contrepoint aux autres motifs musicaux « de grande culture » du roman, dont l’un des principaux antagonistes est compositeur. Ce jeu entre la gusle et le violon, le rural et l’urbain, le « rétrograde » et le « progrès », ce qui est à nous et ce qui est à eux, forme en quelque sorte le diapason de ce roman.
N : Le récit est éclaté en 52 chapitres, il n’est pas linéaire, mais vous réussissez tout de même à suivre jusqu’au bout votre principale protagoniste. Comment en êtes-vous arrivé à une telle structure ?
Ž.P. : J’ai tout de suite voulu écrire la biographie de Gila sous la forme d’une série d’histoires. C’étaient censées être des histoires au sujet d’une rebouteuse qui va de village en village et accomplit dans chacun d’entre eux une sorte de miracle, aide les gens à se battre contre les démons, que les démons en question soient leurs voisins ou eux-mêmes. Cependant, l’histoire de Gila s’est avérée plus complexe, elle a reçu une enfance et une vieillesse, un fils, et ces histoires indépendantes les unes des autres ne me convenaient plus. Je me suis mis à les entremêler, pour finir par renoncer à l’idée d’un narrateur clair et univoque et me livrer à ce jeu dans lequel chaque chapitre apporte une perspective différente sur l’histoire d’une seule et même femme. Quand j’ai eu sous les yeux cette trentaine d’histoires, je me suis mis à réfléchir à la forme. Comment rendre ça distrayant ? Je suis le premier qui n’irait jamais lire un pavé de 700 pages si on ne me récompense pas régulièrement par une surprise, une découverte ou un instant de « ahah, c’était donc ça ! » Les livres qui n’éveillent pas ma curiosité ne me font pas envie. Je l’avoue, j’ai un gros faible pour les trucs et astuces de la littérature de genre et des séries, les effets de suspens et les retournements de situation inattendus. Le fait est que je connais deux sortes de bons livres : ceux qui sont bons et dont je me dis « oui, c’est un bon livre », et ceux dans lesquels j’ai hâte de me replonger, hâte que la journée s’achève pour pouvoir me jeter sur le canapé et reprendre ma lecture. Je l’avoue, j’ai un gros faible pour les trucs et astuces de la littérature de genre et des séries, les effets de suspens et les retournements de situation inattendus : naaaan, tout ce temps-là, c’était son fils ! O, mi hijo, mi amor !
N : Le roman fait la part belle au thème de l’organisation ouvrière des femmes, avec notamment la lutte et la révolte des ouvrières de la filature. À quel point avez-vous étudié l’histoire en travaillant sur ce livre ?
Ž.P. : J’ai lu toutes sortes de choses, mais mon roman n’est pas un roman historique. Il est une sorte de mixture et de pastiche de l’histoire mondiale fourrée sous notre derrière. L’époque, l’ambiance et les lieux sont fidèlement retranscrits, mais les intrigues sont souvent empruntées, voire inventées. Le destin de la petite fille Gila est emprunté aux enfants perdus de Somalie, la révolte à la filature reflète les révoltes fréquentes des ouvriers au milieu du XIXe siècle avec une pincée de Germinal, les lampadaires du démon se sont fait détruire à Rome, pas nécessairement à Gospić, et ainsi de suite.
N : L’une des questions importantes du roman, c’est aussi son narrateur, celui qui nous guide d’une manière particulièrement ludique au travers des événements qui façonnent le destin de Gila. Par son humour et les diverses indications que ce narrateur donne au lecteur, il semble être sans cesse en train d’essayer d’influencer l’expérience du lecteur et de lui faciliter la tâche. Pourquoi un tel souci du lecteur ?
Ž.P. : De mon point de vue, c’est essentiel. Je suis auteur-amuseur, et en tant que tel, je suis tenu d’offrir aux lecteurs l’expérience la plus agréable possible. Je ne veux pas les assommer, je ne veux pas les ennuyer, je respecte leur temps et leurs efforts, et je fais tout ce que je peux pour les aider dans ce processus et les distraire au passage. C’est pour cela que le livre est bourré d’interventions du narrateur, comme des passages écrits dans le but de récapituler le contenu et, à la fin du livre, vous avez une liste des personnages, des dates et des lieux de l’intrigue, si bien que le livre tout entier est comme un mystère avec de multiples clés de décodage et de compréhension.
N : Jurica Pavičić a écrit que La Sorcière à la jambe d’os était le pendant dinarique et féministe du personnage de Petrica Kerempuh inventé par le grand écrivain Miroslav Krleža. Doit-on toujours trouver un pendant masculin aux grands personnages féminins ? Que pensez-vous de cette comparaison ?
Ž.P. : Que tous nos modèles littéraires soient masculins et qu’il soit beaucoup plus difficile de trouver un personnage féminin fort est la conséquence de millénaires de littérature écrite par des hommes. Mais c’est pour ça que nous écrivons ce genre de livres, pour normaliser ça et qu’un jour, une autre héroïne puisse être comparée à Gila, n’est-ce pas ? Par ailleurs, je suis très flatté par cette comparaison. Petrica Kerempuh a le même type de voix de trublion rural anti-autoritaire que le narrateur de ma Sorcière.
N : Je suppose qu’en écrivant ce livre et en étudiant divers domaines, de l’histoire officielle à la sorcellerie en passant par les plantes médicinales, l’ethnologie, etc., vous avez absorbé beaucoup de connaissances. Est-ce l’un des effets positifs du travail sur ce roman ?
Ž.P. : C’était la même chose pour mes romans précédents. À chaque fois, j’ai passé deux fois plus de temps à faire des recherches qu’à écrire. Dans mon recueil Martyres, par exemple, il y a une nouvelle sur Marie Curie de cinq-six pages… Mais je ne pouvais pas écrire sur elle sans avoir lu au moins deux de ses biographies. Là, c’était encore pire. Dans La Sorcière, il y a plus de 50 histoires, et pour beaucoup d’entre elles, je me suis préparé pendant des semaines, voire des mois. Mais c’était une expérience fantastique. Et le résultat est très utile ! Si vous vous demandez comment rédiger la critique d’un concert pour violon et orchestre, comment fumer de l’opium, quelle était la langue de l’écrivain zadarois de la Renaissance Petar Zoranić ou comment fabriquer de la foudre avec la machine de Haucksbee – n’hésitez pas à me contacter !
N : Avez-vous parfois ressenti du découragement lors de ce long processus d’écriture ? Quelles étaient vos inquiétudes et comment se sont-elles dissipées ?
Ž.P. : J’ai passé quatre ans à écrire ce livre, toujours avec le dilemme : est-ce que ça vaut quelque chose ? Je ne suis pas quelqu’un de très ambitieux, mais cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit quelque chose dont j’étais aussi peu sûr : pourquoi ce livre, pourquoi est-ce que je l’écris, pour qui ? Au début, je me demandais si quelqu’un aurait envie de le lire, et si je n’étais pas allé un peu trop loin avec cette structure inhabituelle du roman. Puis j’ai testé ce concept initial, les premiers lecteurs étaient surpris, et j’ai compris que je sortais des cadres attendus. Je devais trancher : revenir à une narration plus classique ou partir à fond dans le ludique. C’était le moment critique. Après ça, je suis entré dans le processus de manière un peu plus détendu, et je me suis amusé jusqu’à la fin de l’écriture.
N : La structure post-moderniste, les procédés méta-fictionnels et intertextuels renforcent l’aspect ludique et le dynamisme du roman. Quels romans de la littérature mondiale et régionale aviez-vous à l’esprit en écrivant La Sorcière à la jambe d’os ?
Ž.P. : J’ai toujours aimé les livres qui brisent la norme narrative classique, il m’est souvent arrivé que la structure en elle-même me fascine plus que le contenu. Je n’avais pas imaginé La Sorcière à la jambe d’os comme un livre de ce type, mais quand la fabula a commencé à se disperser, cette forme s’est imposée. Les sauts entre les époques et les événements ont entraîné des sauts entre les styles et les techniques de narration. À l’époque, j’avais beaucoup aimé Le Perroquet de Flaubert, de Julian Barnes. C’était super, en mode maintenant, mettons l’histoire sur pause et énumérons tous les restaurants dans lesquels Flaubert a déjeuné. Mais l’histoire aussi m’a beaucoup plu, cette caractérisation des relations par le biais de faits en apparence insignifiants présentés comme de l’information pure. J’aime ça. Ensuite, quand je me suis retrouvé coincé et que je cherchais une sortie, j’ai lu au sujet de la structure d’Ulysse et de Finnegans Wake, j’ai lu des auteurs de l’Oulipo, surtout Pérec et Queneau. Lincoln au Bardo et quelques autres titres de Saunders m’ont encouragé, montré que je ne devais pas avoir peur, que c’était ok d’écrire de manière inattendue. Et ensuite, quand j’ai eu fixé le cadre, il a fallu réaliser toutes les tâches que je m’étais fixées. Ça a nécessité beaucoup d’efforts, beaucoup de lecture et d’apprentissage, tout en prenant garde à ne pas partir trop dans le conceptuel, je voulais rester lisible et léger, intéressant, prenant comme un roman de gare.
N : La journaliste Jagna Pogačnik, dans sa critique du livre, vous a qualifié de « féministe de la littérature croate ». Qu’est-ce qui fait d’un écrivain masculin féministe, avez-vous le sentiment de « mériter » ce titre ?
Ž.P. : Je ne pense pas qu’il faille créer de catégories particulières. Oui, j’ai de la compréhension et de l’empathie pour les opprimés, les sans-droits, les exploités et les méprisés, ce qui devrait du reste être le cas de tout le monde. J’écris souvent à ce sujet. Je traite certains thèmes en tant que contenu, par exemple la place de la femme dans la société et l’histoire dans Martyres, d’autres, je les insère au passage, presque par hasard, ce qui les normalise, comme pour le personnage transgenre de Dodola dans mes romans policiers. C’est un minimum d’engagement, ce à quoi est tenu chacun d’entre nous, je ne pense pas que cela mérite un titre particulier.
N : Pourquoi les thèmes de la révolte féminine, de la maternité et du martyre féminin vous intriguent-ils tellement ?
Ž.P. : Ce sont des thèmes qui m’intéressaient quand j’étais jeune, je voulais mieux comprendre l’expérience de l’autre, alors j’ai écrit un livre à la première personne du féminin. Aujourd’hui, je n’ai plus ce besoin ni cette ambition. J’écris sans trop de calcul, en partant du personnage, pas du genre. Le fait que dans La Sorcière, les personnages féminins soient des héroïnes, et les masculins les « méchants », ce n’est pas une élaboration de ma part, c’est le monde tel qu’il est. Il en était ainsi autrefois, il en est encore ainsi aujourd’hui. Mes personnages impuissants font tout pour survivre, pour arriver au pouvoir qui le leur permettrait, et les autres, qui ont le pouvoir, font tout pour le garder, quel que soit leur genre. La révolte, le martyre et la parentalité ne sont souvent que des angles différents d’une même lutte.
ISBN : 9782373853179
Collection : La Grande Collection
Domaine : Croatie
Période : XXIe siècle
Pages : 736
Parution : 17 avril 2025