Vieux CGT

Options • Jean-Marie Ozanne

« Je ne sais presque rien des deux hommes que le vieux a tué cette nuit-là. Leur nom, leur âge, c’est à peu près tout. J’ignore s’il s’est embusqué, s’il les a patiemment attendus pour les surprendre, comme le supposent les gendarmes, ou s’il leur est tombé dessus par hasard, alors qu’ils s’apprêtaient à tronçonner ces deux chênes. » Ainsi commencent les notes que le narrateur, l’écrivain Alexandre Bazane, a inscrit dans son carnet, « opus au papier lourd, dont la couverture est ornée d’un splendide toucan ».

S’il ne sait pas grand-chose des deux morts, tout laisse supposer que « ces deux chênes » ne lui sont pas inconnus : que pour son père, le vieux, ces nobles arbres ont compté plus que la vie des deux tronçonneurs. Car Alexandre Bazane est né dans ce coin et, à plus de 60 ans, il est revenu pour son père qui, derrière les barreaux, attend sont procès. Mais « chercher le vieux, c’est pourchasser une bête sauvage dans l’épaisseur des taillis. Je dois pourtant le débusquer avant les juges qui comptent l’écorcher vif, le dépiauter sans vergogne et l’ouvrir en deux pour voir ce qu’il a dans le ventre… Je suis le seul à pouvoir le comprendre, seul à pouvoir le défendre ».

« L’œil agacé par la fumée de sa cibiche »

Alors, dans son carnet, il note les évènements et les souvenirs : « Le vieux m’est alors apparu, aussi clairement que s’il avait été là, avec nous, en chair et en os, agenouillé près de l’âtre, l’œil agacé par la fumée de sa cibiche, chahutant les braises à grands coups de tisonnier et m’expliquant, avec cette voix rêche qu’il me réservait, qu’un sanglier qu’on accule finit tôt ou tard par charger, fonçant d’instinct vers la fémorale de son adversaire. » À se demander qui est le sanglier. À se demander si le père n’est pas seulement proche de la nature, s’il est de telle ou telle ruralité, mais sentir qu’il est un de tous les éléments, façonnés par le vent (« ce vieux canasson de noroît, qui galope ventre à terre sur la lande détrempée »), par le soleil (« de fer blanc »), par la mer (qui « grognait »), par la mort (« qui lèche jusqu’à l’os »). 

Il est question d’escorte de taillis, de cimes crépues des pins, de courtes bûches, « blanches et roses, d’un pommier court pendu », de couvertures qui sentent le chien, de « crépuscule de givre, de crête de granit, grise de lichens »… L’ensemble des éléments de cette nature forment une ronde âpre dont le vieux est au centre.

« Je tais mes landes et mes bois »

Comment alors le fils, devenu écrivain, a échappé à ce qui semble un sortilège terreux, venteux et agité par la mer ? D’abord en ayant la certitude de n’avoir jamais appartenu « au clan dont j’avais vraiment brigué l’affection », en rencontrant un livre – L’Appel de la forêt – dont il dit n’avoir oublié « ni le grain de la reliure, ni l’haleine de bronze, ni son poids de viscères ». Bien sûr, lire en cachette. Puis en gardant toujours le silence « quand les pontes du Versailles des lettres, appointés ou mercenaires, faiseurs de roi ou marchands de soupe, me demande encore aujourd’hui de quelle cuisse je sors… Je tais mes landes et mes bois, mes genoux écorchés et mes ongles noirs. Ont-ils besoin de savoir que j’avais, pendant un temps, grandi sans lecture, dans les odeurs de tourbe et de vase, mais que les livres m’ont, au bout du compte, sauvé la vie ? »

L’avocat, Me Coste, totalement étranger à ce monde, est du genre à s’asseoir du bout des fesses, tout habillé de précieuses manières et d’un costume griffé. Alexandre Bazane le décrit aimant se poser en sage : « sous le vernis, pourtant, vibrait l’âme tatillonne d’un épicier. Un triste temps de demain ».

« Terres de revenants, de silence et d’ossements »

Ce roman dont le titre – Le vieux a tué cette nuit-là – annonce déjà tant, est comme une pierre polie, comme le travail exemplaire d’un orfèvre, d’un ornithologue qui sait que le ciel appartient aux oiseaux, d’un pêcheur toisant l’immensité blafarde ou écumante de l’océan. Il raconte la mélancolie des « terres de revenants, de silence et d’ossements ».

L’auteur, Alain Émery, en 54 courts chapitres, presque des paragraphes, signe un chef d’œuvre, comme on pourrait dire de celui d’un Meilleur ouvrier de France. Mais assurément plus que cela, il nous offre une rencontre avec lui-même, tant ce court texte est habité : « Je sais ce qu’il en coûte d’écrire. Je suis la proie du doute et le jouet de mes craintes. Toute ma vie, j’ai donné chair à du vent », fait-il dire à son personnage.

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