Valérie Susset, L’Est Républicain

Valérie Susset, L’Est Républicain

Au zinc près du canal, le cafetier sert du Picon bière à ses habitués. Mais à part ça, rien n’indique que l’intrigue du premier roman d’Édith Masson se déroule dans un village lorrain. Mettez-y juste un doigt
de pied… et vous y serez bientôt comme un poisson dans l’eau ! Obligé de mettre le banal entre parenthèses pour pouvoir continuer à tourner les pages. C’est une histoire de langue, de poésie, d’écriture qui soudain se découvre et se savoure… C’est aussi une espèce de polar, puisqu’un sac d’os humains est quand même repêché dès la deuxième page du roman ! C’est surtout une rencontre éminemment envoûtante avec des personnages dont les prénoms incroyables ont alimenté l’imaginaire singulier de l’auteur. Comme Monsieur Phlox, qui a débarqué un jour dans le logement de l’écluse pour « fuir l’être fatigué qu’il était devenu, au bord du dédain et de l’amertume ». Comme Aubin Boule, le maire un peu brave et un peu couard, qui a bien compris que « les gens, ce n’est pas la vérité qui les intéresse, c’est que ça fasse des histoires, et de sales histoires ». Comme le grand Clovis et sa tête hirsute dans le bric-à-brac de son étable où rien, jamais, n’a changé. Et puis il y a Prisque et Basilide, Polycarpe et Hilaire, Heinrich et Athanase… « Il m’avait été suggéré de les remplacer par des prénoms plus courants », avoue Édith Masson. « Mais pour moi, il était juste impensable de les changer : c’est leur musique dans mes oreilles qui m’a plongée dans l’état nécessaire à la construction de cette archéologie. » Née à la maternité de Verdun en 1967, ayant le souvenir d’une enfance très heureuse dans le petit village de Liny-devant-Dun cette Meusienne depuis des générations tenait aussi à ce qu’aucun de ses lecteurs ne risque de s’identifier à ses personnages. Parce qu’un jour, elle a suivi le conseil de l’écrivain Yasar Kemal : « Si tu veux écrire, rentre dans ton village. »

Poser une brindille dans le cours des choses afin d’observer l’affolement puis la réorganisation
Et si c’est d’un ailleurs qu’elle s’est inspirée pour l’atmosphère un peu malsaine de cette communauté fictionnelle, c’est bien de son petit village meusien à elle qu’elle s’est fait un cocon pour écrire « Des carpes et des muets ». Pour faire sur une collectivité humaine l’expérience qu’elle adorait pratiquer avec une fourmilière : poser une brindille dans le cours des choses afin d’observer l’affolement puis la réorganisation. D’où l’idée des prénoms originaux pour des personnages complètement inventés, née avec Phlox lorsqu’elle a entendu son père prononcer ce drôle de mot en désignant une plante. « Ensuite, j’ai senti la naissance des autres, qui me tiraient très loin en arrière sans que je ne contrôle rien : j’ai découvert bien plus tard qu’une grange de mon village avait autrefois appartenu à un Polycarpe ! » Il a pourtant fallu qu’Édith Masson, devenue enseignante de lettres après ses études à Metz et à Strasbourg, puis documentaliste, s’installe à… Bordeaux pour se jeter à l’eau. Pour écrire enfin ce premier roman qui la taraudait depuis toujours. « C’est drôle ces choses-là. On croit que c’est fini, puis non, ça revient… », dit Boule en parlant des carpes… mais finalement de tant d’autres choses encore. « J’ai énormément d’affection pour ces personnages, même si j’ai eu un peu peur de tout ce qui m’échappait pendant le processus de l’écriture, incroyablement intense… Je ne sais pas comment ils sont venus dans ma tête, certains me faisaient même parfois sursauter en apparaissant ! Je crois que j’avais envie de rendre hommage à ce type de population et que j’ai aussi été énormément marquée par la mémoire de la guerre… » Entre les trous d’obus où elle se cachait en allant aux champignons avec son père, les cimetières semés partout, les blonds mariniers qu’elle regardait passer sur la Meuse, comme si c’était l’ailleurs qui traversait son village, entre le talent de sa grand-mère pour raconter les histoires, et les films qu’elle s’inventait dans son lit après en avoir lu les résumés dans L’Est Républicain, la petite Édith faisait depuis bien longtemps ses provisions pour devenir écrivain quand elle serait grande…

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