Le Canard enchaîné • Fabrice Colin
Tout le charme slave
« Voici le chant de Gila la sorcière, qui de beaucoup causa la misère ! » Dans la Croatie du XIXe siècle, le « dernier pays d’Europe où l’on juge encore les femmes sous prétexte de commerce avec le Démon », une guérisseuse dotée de pouvoirs censément magiques est impliquée, malgré elle, dans un complot mettant en jeu la succession de l’Empire des Habsbourg. Traquée à travers les forêts et les plaines, des Alpes dinariques, peuplées de « fées et autres épouvantails » à l’orangerie de Schönbrunn, en passant par les « hautes murailles du castel » de Pazin, elle serre contre elle un enfant, la prunelle de ses yeux, et tente de survivre au sein d’un pays baigné, encore, de superstitions et de « croyances populaires ». « Ils vont te condamner et te brûler vive sur le bûcher », la prévient une alliée.
Plus tard, à Vienne, Alica la Noire, une « femme-ténèbres » qui a connu Gila, vend aux bourgeois locaux de coûteuses séances de spiritisme, tandis qu’un nouveau chapitre de la guerre de succession est sur le point de s’écrire.
Roman massif, kaléidoscopique, La Sorcière à la jambe d’os est un goûteux brouet relevé d’une généreuse pincée de folklore slave. L’histoire de Gila et de ses sœurs d’âme est découpée en 52 chapitres hétéroclites (on y trouvera, notamment, des recettes, des contes, une critique musicale et une scène trois fois récrite), présentés dans un savant désordre chronologique. Ainsi de nos souvenirs, explique l’auteur, souvent épars et embrouillés, et qu’il nous revient de réagencer après coup.
Mais pas de panique : des listes et des résumés sont proposés, « afin d’aider les lecteurs à s’y retrouver plus facilement ». L’enchantement, dès lors, est double : au plaisir de la découverte (mille « aventures sylvestres » peuplées de loups, de nymphes et autre fruste soldatesque) s’ajoute celui de voir le puzzle, in fine, dûment complété. Le dernier chapitre pourrait être le premier, qui raconte comment Gila s’initia, en sa jeunesse, à la lecture et au plaisir des sens. « Hors de la masure continuait d’exister le monde des trahis et des persécutés. Mais ce n’était plus [son problème]. Pour elle, les années de malheur prenaient fin cette nuit. »