Sophie Quetteville, Diacritik

Sophie Quetteville, Diacritik

Tendres rumeurs, l’un des quatre premiers titres parus dans la très belle collection dirigée par Martine Laval « Ce que la vie signifie pour moi » aux fabuleuses éditions du Sonneur, est l’œuvre de l’anciennne reporter de guerre et écrivain Dominique Sigaud. Texte court, demandé spécialement pour la collection, mais pas moins grand texte.

Dominique Sigaud démarre son livre en rappelant que « Nous avons vu le jour en une fois ». Que « La langue sait, prophétise ; déclare ce que nous devenons. Des voyants. » Voir, certes, ce que nous avons tous en commun et d’abord cette lumière. Naître serait alors perdre le lieu d’origine et gagner l’éclat : « Je me demande si cela reste ensuite, s’il n’y aurait pas en nous ce mouvement perpétuel où de la perte peut surgir l’éclat. ».

Ainsi partir de la naissance, des débuts que l’écrivain apprécie tant car « eux permettent de tout refaire », pour comprendre le sens de « ce que la vie signifie pour moi », pour triturer cette phrase, la modifier (ce que la vie représente pour moi), trouver des pistes sans cesse différentes. Trouver du sens, à une phrase, à la vie mais surtout finalement au langage qui est ici primordial. Se confronter au réel, « Le Réel, c’est quand ça cogne. ». Et le réel n’épargne pas Dominique Sigaud en ce début janvier 2015 : alors qu’elle se confronte au texte, elle doit aussi affronter l’annonce de la maladie, de la lutte qu’il va falloir mener. Il faut alors trouver un nouveau langage :

« Il est devenu impossible de rester dans ce territoire de langue en moi, familier, que je connais depuis si longtemps pour répondre à ta question, cette langue devenue au fil du temps comme une chair me constituant, épaisseur tendre, langue à la fois père et mère qui me permet d’écrire, bain de langue constitué en moi lentement que j’aime tant savoir présent. Je le pressens d’emblée, cette langue ne me sera d’aucun secours ; elle est la langue d’avant. Là il s’agit d’autre chose. Comme on m’aurait propulsée hors d’un langage, que l’essentiel serait d’en trouver un autre.

Je ne peux répondre à ta question sans descendre jusqu’à la zone de guerre, dedans ; l’endroit en moi où ça s’entretue. C’est clair aussi d’emblée. Je n’ai plus le choix. Je ne suis pas sûre qu’il y ait encore de la langue à cet endroit ou suffisamment pour ce que j’ai à faire ; il faudra quand même.

Dans cette zone se tient l’enfant que je fus. Je l’ai abandonnée sur place il y a longtemps, impossible à emmener, trop abîmée. Ces enfants-là attendent indéfiniment qu’on vienne les reprendre. »

Ainsi se retourner sur sa vie : l’enfance surgit, dure, dans un temps de la dislocation où l’on ne fait que « mesurer l’impossibilité d’être. » Et être une première fois sauvée par la langue. Puis l’adolescence, puis la carte de presse, Beyrouth, le Rwanda, l’Algérie, le Sud-Soudan « cet épicentre où se mêlent ce qui vit, ce qui chante, ce qui lutte, ce qui abandonne. Guerre et paix. » S’interroger sur la vie à partir des expériences de guerre, donc de destructions, de violences, de morts.

Ce texte est un hymne aux mots, à leur sens, à la langue, à l’écriture comme moyens ultimes de formation de l’être depuis l’enfance et le premier mot, comme outils de rébellion, comme façons de se mettre face au monde. Repenser le lien, « Lie-un ».

« Je sais que chacun à notre manière, nous écrivons pour mettre de l’ordre dans nos représentations. »

Car oui, ce texte interroge la langue et ses représentations, la langue de convenance, celle qui permet également le pire, celle qu’utilisa Hitler, « cette langue désossée est celle de la mise à mort ».

Se pencher sur la signification de la vie, c’est aussi creuser l’identité. « Dans ce que la vie représente pour moi, il y a ce corps féminin m’identifiant. Mais c’est comme en retrait. Identité incomplète, méfiante, presque m’évitant. Appartenir à la condition humaine dite féminine ; savoir nettement ce qui la différencie de l’autre, très tôt aussi ce que certains hommes en font : corps féminin pénétrable. » Mais là encore Dominique Sigaud en revient à l’espace langagier « ce que je sais de moi comme femme naît au contact de la puissance d’écrire. […] Écrire. Baiser. La langue quand elle n’est plus contrainte, enfermée, étroite, excite ma libido. »

Langue et sens des mots, langue pour séduire et corrompre, langue comme pivot essentiel, dans l’Histoire, dans la vie du cercle familial, langue pour nommer ou dénommer le monde. Langue qui oscille entre le passé et le présent. Langue exterminatrice mais aussi celle des livres : ce mot, livre, « Un des seuls à contenir Réel, Imaginaire ou Symbolique ensemble. Livre, dès lors que poétique, littéraire, possédant sa propre langue, est l’antithèse de la langue exterminatrice. »

Dominique Sigaud a écrit là un texte d’environ soixante-dix pages qui permettrait de disserter des heures, un texte qui fait face à la maladie, car « traverser est la seule option », qui l’effleure pour faire une fois de plus de la langue une arme qui donne du sens ou du moins l’interroge.

Je terminerais sur cette dernière citation : « Que ma langue aussi puisse en recoudre certains, je le sais », recousue je le fus, trois fois, trois lectures de ce livre, de ces Tendres rumeurs qui hantent désormais la lectrice que je suis. Des pages de pure littérature, d’écriture en miroir entre l’écrivain et le monde.

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