Portrait d’Ascanio Celestini par Jacques Mandelbaum, Le Monde

Portrait d’Ascanio Celestini par Jacques Mandelbaum, Le Monde
Il est difficile, quand on rencontre Ascanio Celestini, de se déprendre, avant même qu’un mot ne soit échangé, d’une première impression favorable. Cet homme de taille modeste, à la longue barbe effilochée tombant en pluie du menton, aux yeux bleus lunaires, ressemble à un lutin bienfaisant. La douteuse croyance selon laquelle un homme finit toujours par ressembler à ce qu’il fait, est, dans son cas, vérifiée. Car le domaine de prédilection d’Ascanio Celestini, c’est l’inaltérable féerie de la création, la magie consolante de la langue, la transmission de la mémoire des humbles.
Né en 1972 à Rome, ce juvénile quadragénaire suit d’abord un cursus d’anthropologie à l’université. « Un peu par hasard », prétend-il, mais on n’est pas obligé de le croire : ses premiers travaux ne prennent-ils pas pour objet d’étude « les histoires de sorcières » que lui racontait sa grand-mère dans son enfance ? Parallèlement, il suit des études théâtrales.
C’est au croisement de ces deux domaines que s’affirme sa vocation : d’un côté l’enquête documentaire, le recueil de traditions, de langages ou de luttes populaires, de l’autre la mise en mouvement imaginaire de ce matériau sur les tréteaux, par la voix solitaire, mais infiniment peuplée, d’un personnage-narrateur. Ce souci de l’archive sociale et historique, mêlé à l’affabulation du conte et à l’art du récit, cela donne en Italie le « théâtre-récit », dont Celestini est l’une des figures de proue.
Méconnu en France, où il n’a quasiment pas d’équivalent, ce genre, né dans les années 1990 en Italie dans la lignée du théâtre d’intervention de Dario Fo, tient une place évidente dans la résurgence d’une mémoire collective et d’une responsabilité civique balayées par le régime néolibéral. La dizaine de pièces créées par Ascanio Celestini depuis 1998 en témoigne, qu’il s’agisse de Radio clandestine, mémoire des Fosses ardéatines (2000), sur le massacre de civils à Rome en 1944, ou de Frabbrica (2002), qui évoque la disparition de la classe ouvrière.
Ce théâtre alternatif, qui déserte le circuit officiel, jouit d’une véritable reconnaissance en Italie, au risque d’un malentendu déploré par l’auteur : « Il est tellement perçu comme un théâtre de dénonciation politique que sa dimension créatrice est sous-estimée. »
Dieu sait pourtant que, en matière de création, Celestini fait feu de tout bois. Une particularité de son talent consiste à décliner un même matériau selon diverses formes d’expression artistique. Théâtre, roman, musique, télévision, cinéma : rien ne semble l’arrêter. La Pecora nera (La Brebis galeuse), fruit d’une enquête de deux ans dans divers asiles psychiatriques italiens, en est un bon exemple, qui donne lieu à une création théâtrale en 2005, un roman en 2006 et un film en 2010.
Pour Celestini, ce foisonnement a l’avantage d’« approfondir le matériau, de révéler par un type de langage ce qu’un autre ne saurait exprimer ». Cinéphile accompli, il place ainsi ses débuts de cinéaste de fiction sous les auspices de quelques grandes figures (Tarkovski, Pasolini) qui ont « su montrer l’invisible par l’art du visible par excellence qu’est le cinéma ».
Montrer une chose pour en suggérer une autre : cela vaut aussi pour la manière dont l’auteur parle de son personnage, où l’on peut lire en creux une définition de l’Italie : « C’est un homme qui a vécu une expérience qui a mis en crise son identité. Il n’a plus de perception de lui-même et l’enjeu consiste pour lui à reconstruire quelque chose avec ce peu qui lui reste. »

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