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L’Humanité • Jean-Claude Lebrun

Son précédent livre, Le Sanctuaire (2020), évoquait de saisissante façon une famille entraînée par le père dans des montagnes pour échapper à une épidémie. On voyait sa fille adolescente se libérer lentement de son emprise pour accéder à la conscience de soi-même et du monde extérieur. Son nouveau roman change certes d’époque et de lieu, mais il est une nouvelle fois question d’une jeune fille et de son émancipation dans un contexte de violence.
Cela se passe au début des années 1930 en Espagne dans les rizières du delta de l’Èbre. Si le récit de Laurine Roux pourrait faire penser à Riz amer, le chef-d’œuvre néoréaliste italien réalisé en 1949, puisque la rizière y est pareillement le cadre d’une lutte des exploités contre les possédants, c’est dans une bien plus vaste perspective historique et politique qu’il s’inscrit : le rétablissement de la République en 1931, la rébellion contre elle des milieux les plus réactionnaires sous la houlette de Franco, puis l’instauration de la dictature jusqu’en 1975. De tout cela témoigne lumineusement ce livre, qui retrace l’épopée collective des paysans du delta devenus brièvement maîtres de leur destin, en même temps qu’il donne à voir une tragédie longtemps restée tue. Deux femmes, Toya et Luz, s’en présentent comme les incarnations, à une génération de distance. La première, à l’adolescence, voyait chaque jour sa mère revenir rompue du château où elle faisait la cuisine : elle devait satisfaire les exigences respectives d’une aristocrate et de son fils. La seconde, des années plus tard, participe à un travail de recherche sur la révolte réprimée dans le sang. Elle part dans le delta et rencontre un être vieilli avant l’heure qui n’a rien oublié du passé : sa mère ne survivant pas à un nouvel avortement chez la faiseuse d’anges, l’instituteur anarchiste, qui l’avait initiée à la lecture et avait éveillé sa sensualité, assassiné en l936 par les franquistes, le bébé qu’on lui avait enlevé pour le confier à des parents plus « honorables »… Les pièces d’une tragédie se mettent en place et un pan brûlant d’histoire d’Espagne resurgit, encore douloureux, qui relie intimement leurs deux destinées. Le récit de Laurine Roux en restitue superbement les élans et les convulsions, avec un sens des tableaux de foule comme des frémissements intimes, du débat d’idées comme du langage des corps, qui lui donne sa bouleversante tangibilité. Un talent d’écrivaine ici décidément s’affirme.

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