Martine Laval, Lectures buissonnières

Martine Laval, Lectures buissonnières

Didier Besace met en scène Aden Arabie, de Paul Nizan. Les Editions du Sonneur rééditent Roger Vailland. Il y aurait comme un besoin d’Histoire pour appréhender la nôtre, mettre en perspective les textes d’hier et prendre conscience, comme une gifle, que ceux-là, ou du moins certains, parlent encore d’aujourd’hui. Nizan / Vailland, deux électrons libres, trop communistes pour les uns, trop libertaires pour les autres, des types audacieux, dandys, pessimistes, bouffeurs de vie, tout – et à la fois.

Roger Vailland (1907-1965), prix Goncourt 1957 pour La Loi, chéri de nombreux écrivains comme Jean-Claude Izzo, fumait clope sur clope à la télé, face à un Pierre Dumayet médusé. C’était l’époque où l’on prenait le temps de parler, le temps d’installer une parole.
Voici, sur les tables des librairies (enfin, certaines), Boroboudour, récits / reportages du baroudeur Vailland, voyages en ailleurs, voyages en littérature, voyages en amour.
Cadeau : la préface à cette réédition, signée Marie-Noël Rio.
A tous (sauf les bandits & cie) : vaillance ! (sans vilain jeu de mots)

“A tout à l’heure ma toute petite, je te serre très fort dans mes bras…”, par Marie-Noël Rio

« 23 décembre 1950. Roger Vailland s’envole d’Orly pour la Batavia coloniale des Indes néerlandaises, depuis peu Djakarta, capitale de la toute jeune république d’Indonésie. Via Tunis, El-Adami, Le Caire, Bahreïn, Karachi, Bombay, Calcutta, Bangkok, Singapour. Le voyage prend huit jours, jusqu’au 31 décembre. C’est que le DC4 Paris-Saïgon de la TAI, puis le Constellation de la KLM s’arrêtent à tout bout de champ : pour les repas, les contrôles techniques, l’essence… Ce sont autant d’escales, de quelques heures à quelques jours, qui font de cet entre-deux mondes un long apprentissage sensuel, une montée de la curiosité et du désir. Epoque bénie où le temps du voyage est une aventure, une initiation, et non pas comme aujourd’hui un déplacement mécanique, aussi bref que possible et dépourvu de signification.

Plus de vingt ans auparavant, en 1928, Vailland a entamé, avec la protection de Robert Desnos et sous la direction de Pierre Lazareff, une carrière journalistique qui le conduira des faits divers aux grands reportages et qu’il poursuivra jusqu’à sa mort, même lorsqu’il sera devenu un écrivain célèbre. Ce n’est pas encore le cas, même s’il a trois romans derrière lui – Drôle de Jeu, le premier, a obtenu le prix Interallié 1945 et fait quelque bruit, Les Mauvais Coups ont suivi en 1948 et Bon Pied, bon œil en 1950 –, même s’il a publié plusieurs essais – dont Quelques Réflexions sur la singularité d’être français – et même si sa première pièce, Héloïse et Abélard, vient d’obtenir le prix Ibsen. Là, comme dans l’œuvre à venir, l’écrivain n’oublie pas le “métier” de journaliste, il le met au service de la fiction qui en retire une exceptionnelle consistance. Et il a déjà la “patte” Vailland, ce mélange inimitable de rigueur classique, de lucidité et d’intelligence provocante avec lequel il s’attache à démonter les contradictions de son temps, de l’individu et de la société, sur le terrain du sexe comme sur celui de la politique. Selon un point de vue qui lui vient des Lumières, passionnément aimées, et, par conséquence logique, de son choix du marxisme. Où il s’engage de tout son être.

Pour l’heure, Vailland a quarante-trois ans. André Ulmann, le patron de La Tribune des nations, lui a commandé ce reportage sur l’Indonésie, qu’il va sillonner un mois et demi durant. Ce reportage a de quoi passionner notre homme : ce sont les “îles des mers du Sud” des romans de son enfance, leurs paysages, le melting-pot oriental et ses personnages extraordinaires, l’histoire millénaire, l’histoire coloniale, les luttes d’indépendance. Avec, tout près, et qui occupent tous les esprits, la guerre en Corée, Ho Chi Minh et Bao Daï en Indochine, la République populaire chinoise proclamée l’année précédente par Mao Tsé-Toung – l’Asie est loin, l’Asie est proche.

Mais Vailland s’ennuie de la femme qu’il aime et il n’a qu’une hâte : la retrouver. Au point qu’il décline une invitation à prolonger son voyage jusqu’en Chine : trop loin, trop long. Au point qu’il lui écrit chaque jour, et parfois plusieurs fois par jour, des villes d’escales, de l’Hôtel des Indes à Djakarta, de l’Hôtel Oranje à Surabaya, du Bali Hotel à Denpasar, du vapeur Kaloekoe, de partout, des lettres interminables qui sont un autre Boroboudour, la face intime et amoureuse de son voyage. Au point qu’il est hanté par elle – décrit-il la fleur de l’orchidée de Java qu’il y voit son “beau nez aquilin”, fait-il un rêve qu’elle est au centre de ce rêve –, hanté par son désir d’elle, comme au milieu de la forêt de stûpas de Boroboudour, où il laisse libre cours à son délire sensuel : les phallus pétrifiés du sanctuaire propagés au monde entier, les deux jeunes volcans à l’horizon “comme des seins d’adolescente”, l’orage et la pluie comme une torride scène d’amour.

Ils se sont rencontrés un an auparavant, à Paris. Elisabeth Naldi a trente-trois ans, un mari (le deuxième) italo-roumain, une réputation de liberté. Elle a été courrier dans la Résistance, en Italie. Lui, chef de réseau en France. Il a demandé son adhésion au Parti communiste français en 1943 – elle ne lui sera accordée qu’en 1952, sans doute parce que le parti se méfie de ce libertin et de ses excès. Elle est de sensibilité communiste et prendra sa carte avec lui. Elle raconte : “De lui, on me disait : ‘Il est putanier, il est pédé, il est lesbo, il est soûlard, il est drogué, il est édenté, il est ceci, il est cela…’ Il y avait bien sûr du vrai. Mais Roger était surtout un homme libre – c’est ce qu’il disait, c’est ce qu’il voulait paraître, c’est ainsi que je l’ai vu – un homme souverain, comme il l’a écrit par la suite.” Quelques mois après leur rencontre, Roger écrit à son ami Pierre Courtade : “Je suis aimé de ce qu’on eût appelé au XIXe siècle une ‘femme de qualité’. Sa tendresse a fini par m’amollir le cœur. Bien qu’elle n’ait que dix ans de moins que moi, notre désir de peau qui n’a fait que croître régulièrement jusqu’ici semble pouvoir durer encore longtemps. Enfin elle est d’une si parfaite ‘éducation’, si respectueuse de la dignité humaine, si patiente et si activement dévouée, que les conditions d’une vie commune heureuse me semblent réunies.”

Le goût du plaisir, la liberté, l’engagement politique dessinent entre eux une forme d’amour qui échappe aux affres de la passion, une estime et une générosité mutuelles, une complicité que la vie n’use pas. Pendant que Vailland est en Indonésie, Elisabeth quitte définitivement Rome et l’importun mari qu’ils ont baptisé le tafano (le taon). Un mois après, les amants s’installent aux Allymes, un hameau de l’Ain où André Ulmann, toujours lui, leur prête une modeste maison. C’est là que Roger met en forme ce livre dédié à la femme qu’il aime, “pour qui il fut écrit, chaque soir d’un voyage trop long”, et qu’il baptise Boroboudour. Il y en aura beaucoup d’autres : Vailland va devenir un grand écrivain. Il travaille, il milite, il aime. C’est, dira-t-il, “la saison la plus heureuse”.

Au début de leur vie commune, il avait écrit à son aimée : “Mes conditions personnelles de bonheur sont tellement simples : toi près de moi, notre vie réglée des Allymes, écrire, et de temps en temps une nuit passée à boire et à converser avec des êtres jeunes et bienveillants. Mais nous sommes tous les deux des humains de notre temps, et même les Allymes perdraient toute signification et le bonheur s’en irait si nous n’étions pas à la place juste dans la bagarre de notre temps.”

“La poursuite du bonheur, disait Stendhal que Vailland cite à plusieurs reprises dans Boroboudour, est le moteur de la révolution.” L’amour, tel que l’entend ce couple hors du commun, va l’amble avec elle. Et ce sont des voluptueux qui la font, nous dit Charles Baudelaire, qui s’y connaissait.

Sur les terrasses du sanctuaire de Boroboudour, où la légende veut que soit enterré le dernier des rois de Mataram, mort de plaisir après s’être fait “murer dans son palais avec ses dix mille concubines”, Vailland s’était pris à rêver d’un jour où les habitants de la vallée se seraient libérés de toutes les sortes de servitude : “J’ai rêvé des bergères devenues reines en train de jouer sur les terrasses de Boroboudour, et c’étaient bien des reines que je voyais, chacune aussi singulière que seule la reine pouvait l’être, autant de variétés, d’espèces, de familles, de genres de reines qu’il y a de créatures humaines, des reines aussi différentes des reines du passé que la licorne de tous les animaux sauvages ou domestiques, connus ou inconnus, créés ou imaginés.” La singularité de l’individu dans la société, une société faite d’individus libres et souverains, où nul ne domine l’autre : c’est le monde à venir, la société sans classes, l’idéale société communiste hors de laquelle il n’est point de possibilité de bonheur, dont Vailland ne cessera jamais de rêver. »

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