Martine Desvaux, Mediapart

Martine Desvaux, Mediapart

C’est un texte qui vous emporte loin, à près de 12 000 km sur l’île de la Réunion, et qui a aussi traversé le temps car écrit en 1958. Ce « récit de voyage détendu » comme dit son auteur Roger Vailland, conserve un charme particulier malgré le décalage…
Vailland à l’époque est déjà un écrivain très connu. Couronné une première fois par le prix Interallié (pour Drôle de jeu au sortir de la guerre), il a également reçu le Goncourt pour La loi (1957). Une année donc avant de se rendre à la Réunion pour ce récit de voyage qui sera aussi publié dans France soir en plusieurs épisodes.
À la fois reporter et écrivain et grand voyageur, Vailland n’a jamais mis le pied sur l’île de l’Océan Indien, ce département français dont il entend dire qu’il a été abîmé par l’homme qui, en trois cents ans sur place, (l’île auparavant était un caillou vierge de tout humain) aurait transformé cet Eden en « une terre incapable de nourrir ses habitants ». Il convient d’aller y voir plus près. Pas d’ordinateur, des avions et le téléphone certes, mais c’est bateau que Roger Vailland et sa femme font le trajet, ce qui nous fait mesurer également la distance avec notre époque.
Sur place, il va se livrer à une vraie recension botanique, ethnologique, géologique il va visiter l’île, son volcan, ses plaines venteuses et ses cirques retirés que l’on ne découvre qu’après des journées de marche qui l’épuisent. Mais il va aborder sa population en observateur fin et scrupuleux.
Ainsi, il profite d’une soirée de bal pour nous faire un étonnant portrait des différentes communautés locales dans un inclassable exercice qui, rédigé de nos jours, paraîtrait complètement désuet voire suspect. « À la Réunion, » écrit Vailland, « la diversité est aussi grande que dans les ports du Proche-Orient ou du Moyen-Orient, mais il est plus difficile de s’y reconnaître parce que la population est constituée en majeure partie d’anciens esclaves, de travailleurs importés venus de toutes les régions d’Afrique et du pourtour de l’Océan Indien. » Et de décrire « Gigi, vendeuse au magasin de chaussures Bata, face large, belle bouche, robe imprimée patron Elle, métisse de créole et de Chinoise ». Il danse avec « Rose-Mai la Malabaraise », « Iarina la z’Arabe », « Joséphine la Cafrine »… et tourne, et tourne, et tourne autour de ces identités multiples comme le découvreur devant des terres inconnues. « Je devais bientôt l’apprendre qu’on porte en soi dans la démarche, le port de tête, le moindre geste toute l’histoire de sa famille, de son éducation, des persécutions subies, des professions permises ou interdites, des peurs des orgueils de sa nation. »
Il est venu observer mais c’est l’île qui lui apprend la complexité d’une population où vivent des très riches propriétaires terriens planteurs de canne à sucre et de pauvres hères reclus volontaires dans les hauts de La Réunion, comme les Petits -blancs « un sous-prolétariat qui vit dans des conditions misérables » . Dans ces cirques volcaniques reculés, Vailland va même en rencontrer dont certains qui lui disent avoir longtemps été intimement persuadés que le monde n’existe pas en dehors de leur ile, rien d’autre que l’océan à perte de vue tout autour… « À la limite de l’insularité l’univers se confond avec l’île » dit Vailland qui est étonné mais s’adapte.
L’écrivain explorateur va aussi se faire historien avec des pages bouleversantes et d’une précision clinique sur les pratiques de l’esclavage (aboli en 1848) mais qui laisse encore des traces cent-dix ans après au moment de son séjour. Pas de pathos ou de phrases inutiles sur le sujet : des informations brutes glanées dans les archives locales, violentes.
La Réunion a-t-elle une chance de s’en sortir ? De retrouver sa virginité bafouée ? Roger Vailland le résistant et l’humaniste était venu chercher cette réponse. Sa conclusion est un peu rapide et nous aurions bien aimé son nouveau regard sur la l’évolution locale… Il n’est pas impossible qu’en cinquante ans il y aurait trouvé plus de changement qu’en trois cents.

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