Marie Masson, Les Lettres françaises

Marie Masson, Les Lettres françaises
Jean, le narrateur, la soixantaine, est le dernier de la lignée des Lecoeur. Derrière lui, trois générations de martyrs tricolores. L’ancêtre, Louis, est blessé à la guerre de 1870, décoré, nommé facteur rural à La Mothe-Saint-Héray. Il est marié à Marguerite, Poitevine, lavandière. Ils ont un fils, Désiré. Désiré travaille d’arrache-pied pour devenir instituteur, il se marie à Eugénie, elle aussi institutrice. Grièvement blessé le 6 juin 1915 dans la boucherie des tranchées, aveugle de guerre, décoré de la croix de guerre et de la Légion d’honneur, Désiré s’obstine, enseigne malgré son infirmité. L’école de Nantes où il achève sa carrière porta son nom. François, le fils d’Eugénie et Désiré, communiste, écrivain prometteur (son premier et unique roman obtient des voix au prix Goncourt), est tué le 6 juin 1940, à vingt-six ans, à côté de Soissons. Son nom est au Panthéon, gravé sur le marbre commémorant les écrivains morts pour la France pendant la guerre de 40. Marianne, sa jeune femme, met au monde leur fils Jean trois mois après l’abattage, confie l’enfant à ses beaux-parents et disparaît. Eugénie élève Jean dans le culte des héros de la tribu, rabâchant leur histoire parce qu’elle a « si peur que plus personne ne se souvienne quand elle ne sera plus là ». Désiré prend figure de statue du Commandeur, François de modèle et de rival d’un fils fou du sexe, comme lui, et qui se fait écrivain, comme lui, « pas seulement pour tenter de (se) faire aimer, (mais) aussi pour lutter contre la fatalité, l’oubli », comme sa grand-mère.
Le dernier homme de la tribu est le contraire de ceux qui l’ont précédé, dont la légende héroïque a étouffé son enfance de pupille de la nation. Lui n’a jamais voulu combattre, il n’a même pas eu le courage de l’insoumission lors de sa guerre contemporaine, celle d’Algérie. Pourquoi s’attelle-t-il à cette histoire qui le « plombe depuis l’enfance », pourquoi écrit-il ce livre hanté par les morts ? Il ne le sait pas. Il doit l’écrire, c’est tout. Ce roman, espère-t-il, lui « apportera peut-être un peu de paix ». Les sept chapitres de Ce qui disent les morts et les vivants sont la chronique de cette écriture. C’est aussi le bilan d’une vie. Jean a rêvé de célébrité littérature, il n’a fait que la frôler mais n’a jamais renoncé à écrire. Il a navigué très loin, rêvé d’habiter toujours dans la beauté des îles tropicales, gâché ses histoires d’amour au point de ne plus croire à l’amour. Il n’a plus rien, il n’a plus personne, il vit chichement à côté de Toulon dans un petit appartement qui s’ouvre sur la mer Méditerranée, dans une stricte discipline et la plus grande des solitudes. Dans le long monologue qu’il écrit  sous nos yeux, Jean parle avec les morts, Désiré et Eugénie qui lui rendent visite et s’assoient sans façon sur la cantine qui tient lieu de divan, sa mère Marianne retrouvée juste avant qu’elle ne meure, il parle dans un bar avec une femme façonnée par le désir et le manque et qui n’existe pas, ou encore à une psychanalyste qui ne répond pas, et même, dans les pages les plus saisissantes peut-être du roman, à un chien. Quant aux personnages réels de sa vie, les copains du marché ou du café du port, ils sont sans importance. Car il ne s’agit pas ici de la réalité, mais de la recherche éperde de la vérité d’une existence. Par le travail de l’écriture.
Jean Marie-Dallet abat son jeu : comme Jean Lecœur le fait des morts il convoque tous ses livres – poussant le culot jusqu’à citer longuement l’un d’eux –, les obsessions qui les hantent, il nomme un par un les écrivains aimés, ses illustres devanciers, ses modèles. Il prend ainsi rang parmi eux, comme Jean Lecœur prend sa place parmi les morts. L’horizon du livre est la disparition du narrateur, quel qu’il soit, dans le silence ; sa perspective est celle de la mort, que l’âge regarde en face, sereinement. Ce roman vertigineux pourrait bien être le livre ultime de l’écrivain, non pas un testament mais l’ouverture à quelque chose d’autre, la paix peut-être qu’espérait le narrateur au début de son travail. L’espoir de l’amour. La vie, tout simplement.

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