Maladieblanche Le Monde

Le Monde • Florence Noiville

Karel Capek ? C’est l’homme qui, dit-on, a inventé le mot « robot ». Cet écrivain tchèque, né en Bohème en 1890 et mort à Prague en 1938, l’aurait fabriqué avec son frère, Josef, à partir du tchèque robota, qui signifie « travail » ou encore « corvée ». En 1920, Capek l’utilise pour la première fois dans une pièce de théâtre de science-fiction intitulée R. U. R. (pour Rossumovi univerzalni roboti, « les robots universels de Rossum »). On y voit des hommes confier à ces machines toutes leurs tâches les plus aliénantes et dangereuses, jusqu’à ce que les androïdes, furieux, se rebellent et décident d’anéantir leurs créateurs.
Science sans conscience, injustice sociale, mise en danger de l’humanité : on retrouve ces hantises de Karel Čapek dans La Maladie blanche, un très beau texte dialogué que rééditent opportunément les Éditions du Sonneur. Dans ces pages écrites en 1937, en pleine menace nazie, l’auteur imagine une situation on ne peut plus effrayante d’actualité, où deux périls se conjuguent. D’une part, une pandémie, la maladie blanche due à un virus chinois contagieux et mortel. D’autre part l’imminence d’une guerre voulue par le Maréchal, dictateur persuadé que l’affrontement meurtrier est une grande et belle nécessité.
C’est à ce moment que surgit le docteur Galen. Ce modeste médecin a mis au point un traitement de la maladie blanche. Mais il ne divulguera le secret de sa composition que si toutes les nations s’engagent, une fois pour toutes, à ne plus jamais se faire la guerre. « Je ne suis pas un homme politique, déclare modestement Galen, mais, en tant que médecin, j’ai le devoir de me battre pour chaque vie humaine, n’est-ce pas ? C’est simplement le devoir de tout médecin d’empêcher la guerre. »
Simplement ? Rien n’est simple sous la plume ironique de Karel Čapek. Entre les délires sanglants du Maréchal, l’obséquiosité de ses aides de camp (« La guerre, ce serait une folie de ne pas la faire quand on a un chef pareil »), les intérêts du baron Krüg, qui fabrique des armes et a promis son neveu à la fille du Maréchal, l’ambition de Sigélius, sorte de Knock xénophobe et sans scrupule, qui tente tout ce qu’il peut pour s’approprier la découverte du « petit généraliste », ou encore les Diafoirus de tout poil s’empressant de fabriquer de faux remèdes pour s’enrichir, ce pauvre Galen passe pour un naïf bien isolé. Serait-il un « malade mental » mû par une « utopie stupide » ? Un gêneur illuminé fantasmant sur la paix dans le monde ? Un démagogue comploteur instrumentalisé par quelque puissance invisible ? Et que peut la beauté d’une idée face à une bonne propagande sur une foule déchaînée ? Finalement, le précieux secret de Galen sera piétiné et perdu. La guerre aura bien lieu, sans doute. Bref, le pire est toujours certain grâce à l’incommensurable débilité des hommes. Seule consolation, peut-être, pour Čapek, la mort le fauche en 1938, il échappe à la catastrophe qu’il n’entrevoyait que trop bien.
Cauchemar comico-tragique, La Maladie blanche a la fausse légèreté d’un Anouilh, le grotesque voulu d’un Ionesco et l’ironie typique des grands auteurs de la Mitteleuropa. Elle a surtout le pouvoir posthume de sidérer son lecteur. Toutes affaires cessantes, ce texte puissant et clairvoyant devrait être mis dans toutes les mains.

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