Lionel-Édouard Martin, Le Vampire re’actif

Lionel-Édouard Martin, Le Vampire re’actif
À quoi reconnaît-on un grand roman ? Au fait, répondait Gracq en substance, que retirée du texte la matière purement narrative il demeure quelque chose, souvent mal définissable, presque impalpable, mais quelque chose de bien présent dans chacune des pages où pourra s’investir le plaisir d’une relecture aléatoire hors de tout souci d’intrigue, pour le simple enchantement des retrouvailles avec ce « je ne sais quoi » qu’il faut bien pourtant nommer une esthétique – parce que tout grand roman est nécessairement une œuvre d’art où un artiste — le romancier — s’est engagé.
Appliquons donc à Au plus loin du tropique l’axiome de Gracq. […] Enlevons [la matière narrative], curons le « roman » jusqu’à l’os. Que reste-t-il ? Mais l’essentiel : des images, fortes, où le stéréotype tropical n’est pas de mise, ou se voit bousculé cul par-dessus tête, non sans ironie, en deux temps trois mouvements : certes « [on] court sur la plage de Pernabaco au pied de la forêt vierge où disparaissent les chasseurs aux arcs de bambou, où feulent les tigres roux » — oui, mais dans ses rêves, et vite on « émerge d’un cauchemar plein de lions d’Abyssinie » pour retomber dans le « grumeleux concassage de corail blanc sur lequel […] progressent les bernard-l’hermite » ; des images, fortes, poussant comme la tempête en bourrasques drues la narration, servies par un lexique sans chichi ni tralala où un chat s’appelle un chat, où les corps se disent crûment, accablés de vieillesse, de maux et de luxure : « mais cela fait mal ? Oui, je sais, mais il faut bien nettoyer la viande râpée, les coupures du corail mon Dieu tu nous en donnes du tracas, mais tais-toi donc j’attaque maintenant ton malheureux bigoudi, ne gueule pas, j’ai de la douceur – on a de la douceur nous autres femmes et quand on est pute on en a plus encore, ce n’est pas comme les hommes qui n’ont rien que du désir brutal ».
Cela qui reste, ces intensités constantes, et surtout — surtout, me semble-t-il — le phrasé de Jean-Marie Dallet. Le phrasé plus que la phrase, oui : Dallet vous rythme à la diable ses courts chapitres, vous les ponctue comme il lui chante, au grand dam de la virgule attendue, du point en souffrance, dans une respiration globalisante où tout se mêle, s’emmêle — présent, passé, ici, là-bas, haut, bas, devant, derrière, monologues intérieurs et poussée narrative, etc. – pour mieux se confondre, s’inclure, s’agglutiner, créant continuité fluide des espaces et des temps, des voix, sans rien qui semble pouvoir l’arrêter : pas un détail — ils foisonnent, pourtant ! — plus gros que l’autre — ou alors ils sont tous gros —, pas de ces focalisations théâtrales sur les drames passés, présents — les fameuses « scènes fortes » des romans d’opérette — qui pourtant ne manquent pas, mais qui surviennent et puis s’en vont comme si de rien n’était, ne créant pas plus l’événement que les autres petits faits de vie ponctuant les mornes existences des personnages. […]

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