Leon-Marc Levy, La Cause littéraire

Leon-Marc Levy, La Cause littéraire

Tabish Khair est un formidable raconteur. Son aptitude à l’empathie avec ses personnages, son talent pour traquer au plus près les comportements, le discours de chacun, son humour par dessus tout qui permet un regard profondément humain sur les péripéties de son récit, font de ce livre un moment de chaleur, de sourire, de tolérance enfin. Sur ce sujet, et par les temps qui courent, c’est une sorte d’exploit.
L’islam – et hélas par voie de conséquence l’islamisme – sont au cœur de ce roman. Mais la position du missionnaire n’est pas en reste ! Qu’on se rassure, on échappe à tout discours théorique et attendu sur la question, aucun des protagonistes de l’histoire ne le supporterait ! Et nous non plus, trop occupés que nous sommes à rire. Les trois héros incarnent – chacun à sa façon – trois situations face à la religion du prophète : l’un est musulman pakistanais (le narrateur/auteur ?) parfaitement « laïcisé », l’autre, son ami Ravi, n’est pas musulman, mécréant bon teint issu de la grande bourgeoisie indienne, et enfin Karim, indien aussi, pratiquant sourcilleux qui voit d’un œil critique ses deux hôtes (ils occupent deux chambres chez lui).
Mais enfin ce trio disparate fait bon ménage et, autour des bons repas préparés par Ravi – excellent cuisinier – et dans le salon commun, tout se passe au mieux. Jusqu’à…
La puissance de l’humour de Tabish Khair se déploie à partir de ce « jusqu’à ». Le narrateur se place en parfait contrepied des « leçons d’écriture » qu’il a naguère reçues : ne pas déflorer la suite de l’histoire, ne pas pratiquer le décalage temporel en multipliant les « flashes award » (antonyme ici de flash back). Au contraire, Khair/narrateur ne cesse d’annoncer des éléments à venir de la narration – dans une sorte de projection de l’après catastrophe annoncée. L’effet est radical : éveiller la curiosité bien sûr mais surtout nourrir une longue série de sourires à répétition. D’autant que le livre commence par cette « leçon d’écriture » soigneusement trahie tout au long du roman :
« Commence toujours in medias res, m ‘avait dit une fille, la seule que j’aie jamais baisée à être titulaire d’une maîtrise de création littéraire »
Donc on ne sait pas où se situe le « jusqu’à » dans la temporalité du récit. Même quand l’événement aura eu lieu on ne saura pas si on est avant ou après, ça ne changera pas grand-chose. Le parti pris de jouer des «ultimas res » marche pleinement !
« Quand je repense aujourd’hui à cette conversation, je me rends compte d’une chose : j’aurais dû me douter de ce qui était à venir »
On rit. De la religion bien sûr aussi. La musulmane mais pas que. « Je comprends à présent pourquoi vos putains de mollahs sont parvenus à nous envahir. Ce n’était ni grâce à la poudre ni grâce aux canons. Mais grâce au namaz. Tandis que nous restions assis à nous tourner les pouces, à faire tinter des cloches en hommages à nos dieux, vous vous entraîniez cinq fois par jour. Le namaz est la gym de l’islam ; voilà pourquoi ils le détestent autant en Occident – c’est trop de concurrence pour leurs saloperies de centres de remise en forme. »
L’autre sujet du roman c’est le Danemark, en tout cas Aarhus au Danemark. Et on rit aussi – et beaucoup du Danemark et des Danois (Danoises). Le pays d’accueil est moqué pour sa naïveté, sa rigidité, sa somnolence tranquille dans un ordre établi que nul ne saurait remettre en cause. L’auteur de cet article tient de bonne source – proche de Tabish Khair – que le Danemark est vraiment comme dans ce roman.
« Après le thé, nous sommes allés nous promener dans une forêt voisine dont les arbres étaient parfaitement alignés, et Ravi n’a pu s’abstenir de déclarer, sarcastique, que les forêts danoises étaient remarquablement bien élevées. »
Tabish Khair nous offre avec ce livre (mieux vaut éviter d’en répéter le titre pour rester dans le format) un roman de pur humaniste et de grand conteur. On en sort réjoui certes mais aussi réconforté par un beau moment de tolérance. A lire, d’urgence. Pour le plaisir littéraire et pour la santé !

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