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Le Monde des livres • Florence Noiville

Le Monde sur le vif, de Martha Gellhorn : l’histoire en direct
Le Monde sur le vif rassemble les articles rédigés entre 1930 et 1990 par Martha Gellhorn, cette journaliste américaine d’exception qui fut l’épouse d’Ernest Hemingway.

Martha Gellhorn (1908-1998) est peu connue en Europe. Ou, si elle l’est, c’est souvent comme « femme de », ce qui, à ses yeux, était pire que l’anonymat. Il est vrai qu’elle fut l’une des quatre épouses d’Ernest Hemingway. Mais il est vrai aussi qu’elle fut la seule à le quitter. Pas seulement parce que « Nesto », comme elle l’appelait, en courtisait beaucoup d’autres (notamment une certaine Mary Welsh, à qui il écrivait des poèmes d’amour sur le papier toilette de l’hôtel Ritz). Mais simplement parce qu’elle, Martha Gellhorn, était d’une autre trempe : c’était elle qui s’en allait. Elle qui agissait au lieu de subir. On retrouve cette force et cette noblesse de caractère dans ses écrits.
Du reste, après s’être séparée d’Hemingway, Gellhorn ne mentionna plus jamais son nom. Si on l’évoque ici, c’est pour insister sur le fait que l’écrivain n’était pas seulement tombé sous son charme : il avait également succombé à sa plume. Ils s’étaient rencontrés en 1936, puis retrouvés sur le front espagnol où Gellhorn avait été envoyée comme reporter de guerre. L’auteur de Pour qui sonne le glas (1940) avait tout de suite senti à quel genre de journaliste il avait affaire. L’une des plus talentueuses de son siècle. Concise, hardie, percutante… De celles chez qui l’écriture et la vie se confondent.

Vitre blindée
Après Mes Saisons en enfer. Cinq voyages cauchemardesques et J’ai vu la misère. Récits d’une Amérique en crise (Le Sonneur, 2015 et 2017), voici un nouveau recueil d’articles rédigés sur six décennies (1930-1980). Ils sont ce que Martha Gellhorn appelle ses « reportages en temps de paix », par contraste avec ceux, bouleversants, repris dans La Guerre de face (Les Belles Lettres, 2015).

Du « Deep South » américain à Cuba, de la Pologne au Salvador, des Caraïbes à Gaza, du Vietnam au Kenya, ce que Gellhorn a pu voir en soixante ans de journalisme de terrain est vertigineux. Toute l’histoire mondiale s’incarne ici à hauteur de femmes, d’hommes et d’enfants. Mais si ces reportages fascinent, c’est aussi parce qu’on l’y voit elle, Gellhorn, exercer son métier en direct. Prendre des notes derrière la vitre blindée d’un box « taillé comme la proue d’un navire », en scrutant le visage d’« un petit homme au cou très fin » et aux yeux « étrangement reptiliens » – Eichmann, pendant son procès à Jérusalem (1962). On l’entend se demander en boucle : « Qui est-il, bon Dieu, mais qui est cet homme ? »
Plus tard, dans les années 1970, on grelotte avec elle à Lambeth, dans un Londres noir et déglingué où elle fête Noël avec des squatteurs et des sans-abri. On peste lorsqu’elle se fait expulser d’un foyer d’accueil pour femmes, mais on rit, à Haïti, lorsqu’elle s’échine à convaincre ses interlocuteurs que « la politique, c’est tout », et qu’elle a bien du mal face à ces esprits « embrumés par trois siècles de
vaudou ».

Aucun commentaire
L’une des histoires les plus saisissantes est celle du lynchage d’un Noir, près de Columbia, dans le Mississippi, en 1936. Martha vient d’acheter une voiture à 28,50 dollars pour traverser l’Amérique. Dans le Sud, elle tombe en panne. A bord d’un camion, deux types s’arrêtent. D’accord pour la conduire à la ville la plus proche mais « un peu plus tard », parce que « d’abord ils vont assister à un lynchage… si ce détour ne dérange pas… ». Il faut examiner ces pages à la loupe pour comprendre la « méthode Gellhorn ». Presque aucun commentaire. Des faits, grands ou minuscules, mais toujours éloquents. Une tache sur un pantalon suffit à dire la peur. Une bouteille d’alcool cessant soudain de circuler marque la « rogne » des deux compères quand cette « intello » se met à leur poser des questions sur la victime désignée. Et la voiture à 28,50 dollars ? Une épave, évidemment. Ce qui tombe bien puisque sans épave, pas de panne, et sans panne, pas d’histoire.

Sont-ce les faits qui parlent ou Gellhorn qui les fait parler ? Peu importe puisqu’on monte dans le camion avec le cœur battant. Puisque ça « marche » avec une puissance d’évocation incroyable et une non moins incroyable économie de moyens. Un jour qu’elle découvrait un livre d’E. M. Forster, Gellhorn s’est exclamée : « Quel livre magnifique ! (…) Il est composé de phrases fluides comme l’eau, qu’on a envie de caresser pour le plaisir de les sentir. » On ne saurait mieux dire à propos du sien.

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