Le Figaro Sur le vif

Le Figaro • Thierry Clermont

MARTHA GELLHORN, UN PASSEPORT POUR LA VIE

C’est bon signe : Joseph Kessel va entrer dans la « Pléiade », donnant ainsi ses lettres de noblesse au reportage littéraire, et sa consœur Martha Gellhorn a été honorée il y a quelques mois par une plaque commémorative apposée sur la façade de la maison qu’elle occupait à Londres, où elle s’est éteinte en 1998. Et ce au moment où les Éditions du Sonneur poursuivent leur traduction de l’œuvre de cette femme hors du commun, témoin des tragédies de l’histoire et du destin chaotique des hommes, qu’elle a couverts pendant plus d’un demi-siècle, depuis la guerre d’Espagne jusqu’à l’invasion du Panama par les GI en passant par le conflit vietnamien. En témoignent ses précieux documents publiés : La Guerre de face (1959), Mes saisons en enfer et J’ai vu la misère, récits d’une Amérique en crise, sur la Grande Dépression, à placer aux côtés des Raisins de la colère.

 

Proximité empathique

Au soir de sa vie, cette native du Missouri, proche de Leonard Bernstein, d’Eleanor Roosevelt, de Nadejda Mandelstam et de H. G. Wells, avant-dernière épouse de Hemingway, a rassemblé ses meilleurs textes de « paix » publiés entre les années 1930 et 1980 dans les plus grands journaux américains et anglais, loin du front et des combats, sous le titre Le Monde sur le vif (The View From the Ground). Gellhorn considérait le journalisme de terrain « comme un simple passeport », qui lui permettait d’obtenir « un siège au premier rang pour le spectacle de l’histoire en cours ».

Que ce soit auprès des mineurs anglais en grève, des étudiants polonais au moment des émeutes de Nowa Huta, en 1960, des réfugiés palestiniens à Beyrouth, des témoins du procès d’Eichmann ou des Madrilènes interviewés au lendemain de la mort de Franco, elle multiplie les angles, donne une dimension kaléidoscopique à ses textes, saisit le mot qui frappe, le regard qui fait mouche. Comme les plus talentueux snippers du photoreportage. Elle disait : « Je hais la guerre, mais ne nie pas sa contrepartie : la noblesse des individus. » Cette proximité empathique avec les laissés-pour-compte, les victimes du malheur, les underdogs, ceux qui avaient été photographiés par une Dorothea Lange ou chantés par Woodie Guthrie, se double d’un regard critique qu’elle porte avec talent, sans jamais tomber dans la compassion angélique ou le militantisme béat. Gellhorn la globe-trotteuse cherche à saisir et à comprendre, de Haïti au Mississippi, en passant par le Kenya ou le Salvador à feu et à sang, où elle note : « Les droits de l’homme sont réduits à un seul droit : celui de vivre. » En 1949, alors qu’elle est dans la Rome de Rossellini, puis avec les misérables gamins de Naples, elle écrit : « Il semblerait que si l’on aime assez la vie, on peut la forcer à être belle. »

Dans les années 1980, de retour au Mexique où elle avait vécu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle observe que « l’explosion démographique, l’essor de l’aviation et l’avènement du tourisme comme une industrie mondiale de grande ampleur ont changé le voyage, le faisant passer, pour la vieille bourlingueuse que je suis, d’une découverte privée, impétueuse et excitante, à une source de tracas de la pire espèce ».

Un autre retour la marquera, celui effectué à Cuba, après plus de quarante ans d’absence. Il lui inspirera l’un de ses plus beaux reportages, marqué par son avidité à la vie. Tout y est : l’esprit des lieux, comme disait Durrell, les retrouvailles avec les amis, la politique et ses soubresauts, l’amour des paysages, l’écoute attentive des gens, la parole qu’elle donne, les portraits qu’elle brosse. C’est à la fois un condensé de sa vie et la quintessence de ses reportages.

L’incipit : « Le premier matin à La Havane, plantée devant la digue du Malecon, j’ai senti monter les larmes, tant cette ville, finalement, m’avait manqué. Comme une exilée de retour. » Entre-temps, la révolution castriste était passée par là. Gellhorn nous dit l’ocre délabré des façades, la promenade du Prado, la populeuse calle Obispo, l’hôtel Deauville, érigé par feue la pègre nordaméricaine, les rues élégantes du Vedado. Au centre de ces pages lumineuses : le passage à la vaste propriété de la Finca Vigia, où elle avait vécu avec « Hem » à partir de 1939, transformée depuis en musée, puis le détour par le village de Cojimar, où elle s’entretient avec Gregorio, celui qui avait inspiré Le Vieil Homme et la Mer.

En attendant, la postérité a préféré le pêcheur cubain à l’infatigable globetrotteuse. À découvrir absolument !

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