Eric Loret, Le Monde des livres

Eric Loret, Le Monde des livres

En 1924, le cinéaste Lev Koulechov avait tourné Les Aventures extraordinaires de Mr West au pays des bolcheviks, un film comique moquant les clichés américains contre l’URSS. L’année suivante, Vladimir Maïakovski fait le voyage inverse et visite le Mexique puis les États-Unis. Il mesure deux mètres et parle étrangement fort. Le New York Times, rapporte Colum McCann dans sa préface, le décrit alors comme le « généralissimo d’une armée de troubadours révolutionnaires ». Dans aucun des trois articles de presse ici réunis, le poète soviétique ne raconte ses activités ni ses rencontres. En revanche, bien décidé à ne pas sombrer dans la généralisation, il applique de clairs principes poétiques : « ne pas admirer (…) mais organiser ». Et de dérouler « l’immense film américain » selon une technique qui rappelle le « ciné-oeil » de son ami Dziga Vertov : les activités décrites sont regroupées par genre ou par « ressemblance ». La plupart sont l’occasion d’un tableau productiviste, et parfois humoristique : « Le céleri contient du fer. Le fer est utile aux Américains. Les Américains aiment le céleri. »

Le spectre de notre présent
Maïakovski s’intéresse aux frontières (le passage du Mexique aux USA est un moment aussi cocasse que d’actualité), à la prohibition, aux avions, aux trains et autres Escalator. Mais surtout aux travailleurs. Aux ouvriers et employés, dont il détaille le déjeuner, proportionnel aux émoluments de chacun, comme si manger était une fonction du taylorisme. L’homme américain est d’ailleurs une machine : il ne s’entend plus parler à cause du bruit constant de son industrie, constate le poète, « alors pour ne pas perdre l’habitude de remuer les lèvres, il ne reste qu’à mâcher silencieusement la gomme à mastiquer américaine, le chewing-gum ». Parfois la machine fait grève. Assez vite, Maïakovski s’aperçoit qu’on peut tout acheter, y compris le pouvoir politique ou l’impunité : il s’étonne que des chefs du Ku Klux Klan meurtriers et violeurs soient laissés en vie, tandis que Sacco et Vanzetti sont condamnés à mort. Mais jamais, à l’opposé d’un Tocqueville, il ne produit une théorie générale de l’Amérique. Bien entendu, le lecteur contemporain croira croiser le spectre de notre présent entre chaque page. Jusqu’à cette maxime sur la bourgeoisie d’outre-Atlantique, qui semble valoir pour l’ensemble de nos démocraties surchauffées : « elle a une peur inconsciente de sa propre électricité. Elle est décontenancée, comme un sorcier qui a convoqué les esprits et ne sait pas comment les contrôler ».

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