Éric Chevillard, Le Monde des Livres

Éric Chevillard, Le Monde des Livres

Fouineur et curieux, l’homme ne supporte pas de vivre environné d’énigmes. Il éperonne son cheval (épuisé), tel un Don Quichotte (magnifique, pathétique, opiniâtre et dément), et se rue sur elles pour les percer de sa lance (émoussée), pour y jeter les lumières de son cerveau (insane). Il veut comprendre, c’est sa quête (infinie) et la beauté de son aventure. Bien des choses cependant lui résistent. Il ne se décourage pas. Dès qu’il lève un pan du voile ou un coin du tapis, le mystère s’épaissit et la poussière le fait tousser. Même quand il débusque la reine des abeilles, il lui reste à décrypter le vol de ses 60 000 ouvrières. Parmi les questions qui le taraudent — Dieu a-t-il une âme ? L’eau a-t-elle de la mémoire et des projets ? Combien la Sibérie compte-t-elle de bouleaux ? —, il en est une, particulièrement tenaillante, qui donne son titre au précis poétique de Nicolas Cavaillès, Pourquoi le saut des baleines.
Certes, j’ai déjà évoqué ici récemment La Baleine dans tous ses états (Gallimard), de François Garde, et Requin, de Bertrand Belin (POL), mais un feuilleton n’est-il pas un feuilleton ? Ce nouvel épisode de notre saga des grands fonds fait donc le point sur un phénomène déconcertant et tout à fait remarquable. Un étonnement d’abord : nous connaissions Nicolas Cavaillès comme éditeur des œuvres de Cioran dans La Pléiade. Si la couverture de la célèbre collection était du galuchat, la relation entre les sujets qui l’occupent nous paraîtrait moins ténue, mais non, c’est du mouton. Pourtant, en relisant la préface du volume, nous relevons cette observation : « N’étant ni ceci ni cela, et tout à la fois, [Cioran] présente (…) une attitude récalcitrante et originale, libre comme l’est toute solitude. » Et la cohérence intellectuelle de ce jeune et brillant écrivain, né en 1981, ne fait alors plus de doute.
Car le saut du cétacé arrachant ses cent tonnes à l’élément liquide qui l’oppresse, « cette transe de l’oisiveté est bien, dans le “langage” de la baleine, la liberté ». Et Nicolas Cavaillès rapproche celui-ci du saut de la foi, de Kierkegaard, et de l’éternel retour, de Nietzsche, ces concepts fulgurants qui se délestent de la raison pour fuser en zigzag dans le ciel des idées, puis il conclut que « tout le monde à droit au non-sens, le philosophe comme le poète, le cachalot comme le mystique ; ils font tous les mêmes bonds abscons ». La baleine en effet se dresse au-dessus des flots sans échafaudage. Soudain, elle n’en peut plus du poids des choses, de ce sous-sol inondé où elle vit recluse, de la corvée de devoir assouvir chaque jour de plancton microscopique son abyssal ­appétit, elle qui pourrait ne faire qu’une bouchée de tous les bœufs du Texas : « Son ennui doit être à hurler. » Alors elle s’essore, elle crève le plafond. C’est le ciel qu’elle veut sonder. Et l’auteur nous décrit en termes gymniques les diverses formes de ce saut, selon les espèces, « l’érection céphalique flanchée », « l’envol céphalique écrasé » ou « le saut-carpé-flanché intégral vrillé » – essayez donc.
Ou plutôt plongez-vous dans ce livre délicieux. Très vite, Nicolas Cavaillès récuse tout soupçon d’anthropomorphisme : « La baleine n’a pas attendu que nous façonnions le mot détachement, ni le concept de déterritorialisation, pour bondir hors de l’eau. » Un sourire philosophique court d’un bout à l’autre de son traité qui cependant n’oublie pas d’examiner les différentes hypothèses avancées pour expliquer ce bond prodigieux. Or celles-ci, si bien étayées soient-elles, ne peuvent soutenir le vol du Léviathan ; elles s’effondrent toutes lorsqu’il retombe et que l’océan fracassé écume d’un bord à l’autre. Pure ivresse ? Épilepsie ? Soins de toilette ou d’hygiène ? La baleine bondit-elle pour se débarrasser de ses parasites ? Comme s’il ne lui suffisait pas d’agiter la queue pour chasser les mouches ! Serait-ce un jeu alors ? Une technique de chasse ? Une forme de fuite ? Un spasme voluptueux ? Un grand plouf de soulagement ? Un acte gratuit ? Une tentative de suicide ? Impossible de trancher. Mais, en formulant toutes ces hypothèses, ne dirait-on pas que nous nous interrogeons plutôt sur le sens et la portée du geste artistique ?
Nicolas Cavaillès n’entend pas résoudre l’énigme, même si le titre de son livre, dépourvu de point d’interrogation, semble annoncer une révélation. Et puis quoi ? Parvenu à la dernière page, allons-nous retourner le livre pour lire en petits caractères la réponse à cette devinette ? Elle ne pourrait qu’être décevante, comme l’est le fin mot de tous les mystères. Sans compter que « l’humain perd ce dont il s’enquiert, il dénature ce qu’il veut connaître ». Croyons-nous vraiment pouvoir plier la carte du ciel étoilé dans notre poche ? L’auteur s’amuse à rêver le théorème du saut des baleines, il pousse même assez loin ses calculs, mais son ­tableau noir est bientôt rincé par une gerbe d’éclaboussures : le cachalot regagne les profondeurs avec son secret.
Leur existence animale ne serait-elle qu’une « immense machine à perdre du temps », les baleines avec ce saut peuvent néanmoins, quelquefois, « se sentir comme des êtres singuliers imposant leur réalité au monde extérieur » — et voici toute vie justifiée.

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