Le Canard enchaîné • Anne-Sophie Mercier
Qu’est-ce que la justice aujourd’hui ? Une gigantesque machine à broyer des vies, explique, dans cet essai émouvant et très personnel, la pénaliste Marie Dosé. « Ma place est aux premières loges des coulisses du pire (…). Voilà vingt-cinq ans que j’y suis, à cette place, et jamais, lorsque j’ai prêté serment, je n’aurais imaginé une telle violence. » Que s’est-il passé, en ce pays qui tolère que derrière les murs des maisons d’arrêt s’entassent dans des conditions innommables des justiciables qu’aucun tribunal n’a jamais condamnés ? La réponse tient en quelques mots : triomphe du populisme pénal. Obsession de la « sécurité », difficulté à concevoir que des avocats tentent de restituer un peu d’humanité à celles et ceux qui auraient commis un crime ou un délit. La seule défense possible est désormais la contrition, totale, définitive, inconditionnelle, explique Dosé.
L’un de ses combats les plus rudes concerne le rapatriement des enfants français prisonniers en Syrie. Des mômes qui n’ont eu d’autre tort que de naître, embarqués dans cette aventure cauchemardesque par leurs parents, qui vivent désormais dans les tentes, la boue, la poussière, la solitude et la violence. De tous côtés, le même conseil, formulé sur un ton avisé : « Attention à ne pas victimiser leurs mères, Maître, vous risqueriez de vous mettre l’opinion publique à dos. » La France est le seul pays à les laisser ainsi. L’Ukraine, massacrée par la guerre, a trouvé le temps et l’énergie pour rapatrier ses enfants. Azad n’avait pas 10 ans lorsque son père les a enlevés, lui et son frère. Aujourd’hui, il en a 20. Son pays ne veut pas de lui. « Bombe à retardement », pensent des magistrats qui ne le connaissent même pas.
Parfois, ce métier réserve d’incroyables bonheurs. En Syrie, lors d’une visite à Dalia, qui n’a plus revu sa fille rentrée en France depuis six ans, l’avocate parvient à remettre à cette dernière un éventail sur lequel, dans chaque pli, chaque revers de tissu, figurent des mots formant des phrases : « Tiens bon. Tu n’es pas seule. Ta petite fille t’attend, elle pense à toi. Garde espoir. » Le sourcilleux gardien du camp l’a ouvert et n’y a vu que du feu.