| Fondées en 2005, les Éditions du Sonneur sont nées de l'envie de
partager leur goût du livre et de la littérature, avec trois objectifs : > publier des textes inédits et des textes oubliés ou méconnus dignes de vivre ou de revivre, d’être découverts ou retrouvés. > éditer peu de titres, mais les accompagner assez longtemps pour qu’ils trouvent leurs lecteurs. Des ouvrages auxquels on revient et avec lesquels on vit. Bref, le contraire de la surproduction et de la grande consommation littéraire. > ajouter au plaisir de découvrir des textes celui de lire des livres fabriqués avec soin. Découvrez notre catalogue ainsi que nos titres à paraître dans les mois à venir. |
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Le bruit des autres, Le Matricule des Anges
Interview de Valérie Millet, éditrice des Éditions du Sonneur
Propos recueillis par Philippe Savary
Le Sonneur, c’est à la fois la figure du poète chez Mallarmé et le doux nom du crapaud jaune. Depuis 2005, Valérie Millet publie sous cette enseigne des textes d’hier et d’aujourd’hui, toujours contemporains.
| C’est sur un atoll, en plein Paris, que Valérie Millet a installé les
petits bureaux du Sonneur. Au mur, des aquarelles ; sur les tables, des
guides touristiques, des livres d’architecture ou d’histoire dédiés aux
splendeurs de l’Asie. Nous sommes en fait ici à la librairie-galerie
des Éditions du Pacifique. Celles-ci ont été fondées il y a quarante ans par ses parents, qui continuent d’alimenter le catalogue depuis Singapour. « On assure en contrepartie une permanence », explique la jeune femme. Qui n’est pas dépaysée. Les tropiques, elle connaît. Valérie Millet a passé toute son enfance à Tahiti. Elle y est née en 1970 quand son père, alors attaché culturel, a eu l’idée de publier des ouvrages sur la Polynésie. « J’ai toujours vécu dans l’odeur de l’encre et de la colle. » Adolescente, ses parents ouvriront ensuite une librairie-restaurant haut de gamme à San Francisco, avec le célèbre chef Roger Vergé. « Nous y avons laissé quelques plumes ». Un an plus tard, la famille pose ses valises à Singapour. Le lecteur ne s’étonnera donc pas que les Éditions du Sonneur aiment tant bourlinguer. Depuis leur création, elles donnent en partie à lire des textes oubliés : la campagne du Tonkin par Pierre Loti, les chroniques d’altitude de Maupassant, les Nouvelles asiatiques de Gobineau, les reportages de Roger Vailland en Indonésie, ou encore les voyages immobiles d’un Larbaud de sa chambre d’hôtel… De ces pays, Valérie Millet a gardé le goût de l’extérieur, de l’ouverture. Et de ces déménagements, un souvenir en forme de phare, la bibliothèque familiale, héritée d’un aïeul bibliophile : « Elle était aussi vaste que déliquescente. Sous les tropiques, les livres s’abîment. Il fallait les lire vite. C’est peut-être pour compléter cette bibliothèque fragile que j’ai fondé Le Sonneur. » « Finalement, j’ai habité chez les autres jusqu’à l’âge de 17 ans », résume l’éditrice. La chute thermique se double d’une « chute sociale » : « Je suis arrivée dans un pays, la France, qui identifie les gens a priori, ça m’a marquée ». Le parcours de cette lectrice d’Hemingway, de Karl Kraus ou de Kawabata, est plutôt classique : hypokhâgne, maîtrise de lettres modernes puis DEA d’anglais à la faculté de Nanterre. « Ce furent des années formidables, avec des profs géniaux. » Henri Suhamy et Jean-Michel Desprats lui enseignent la passion de Shakespeare, Jean-Pierre Naugrette celle de la littérature fantastique. L’étudiante s’apprête alors à préparer sa thèse à Parme sur les opéras, inspirés des pièces du maître anglais, que Verdi n’a jamais réussi à écrire, Le Roi Lear et Hamlet. |
Volte-face. Elle ne verra jamais la plaine du Pô. « Juste avant mon
départ, j’ai eu l’opportunité de m’occuper d’un guide Gallimard sur la
Guadeloupe pour la collection Encyclopédie. Travailler dans l’édition
était un rêve. Une porte s’ouvrait. » Depuis l’âge de 23 ans, Valérie Millet est donc « packageuse ». Éditrice salariée ou en free-lance (comme aujourd’hui), elle gère la réalisation de beaux-livres. C’est elle par exemple qui s’est occupée de Richesses du livre pauvre, paru récemment chez Gallimard. N’empêche : après avoir fait le tour du livre illustré, elle aura frappé aux portes de Grasset ou de Fayard. « On m’a gentiment éconduite. J’ai compris que je ne faisais pas partie du sérail. » Hasard des rencontres : elle reçoit alors un manuscrit de Marie-Noël Rio, Pour Lili. Ce récit délicat, à la fois livre de deuil et hymne à la vie, la bouleverse. Sa décision est prise : monter sa propre maison. Pendant deux ans, elle affine son projet. La conception graphique est confiée à Anne Brézès. Au gré des amitiés, elle réunit 35 000 €. « J’ai sollicité l’avis de beaucoup de gens qui avaient une vision plus professionnelle que moi, comme celui de Sabine Bucquet des éditions de l’Épure. On ne peut pas s’affranchir de la réalité économique. Une maison d’édition, c’est aussi un commerce. D’où mon association avec Jean-Luc Remaud, un ancien libraire des PUF, qui s’est chargé de la diffusion. Cela nous a permis d’entrer dans les librairies assez rapidement... » En 2005 paraissent donc, sous des couvertures fluo, les deux premiers livres du Sonneur : Pour Lili de Marie-Noël Rio et Le Requiem de Terezin de Josef Bor. « J’avais lu ce texte-document dans son édition de 1965 parue chez Robert Laffont. C’est grâce à l’agent littéraire Boris Hoffman que nous avons retrouvé les droits. » L’accueil est très bon. Le petit succès que rencontre ensuite la brève autobiographie de Jack London, Ce que la vie signifie pour moi, assoit la marque en librairie. L’an passé, Le Sonneur a publié les Portraits du jour de Marc Kravetz. Cet automne, il nous a fait découvrir l’Américaine Katharine Weber et sa Jeune femme au luth, subtil roman qui nous ouvre les mondes de Vermeer et de l’IRA. Aujourd’hui, Valérie Millet a un rêve. Réussir à passer trois-quatre mois de l’année en Asie. Pour trouver des relais. « Avec l’espoir, à terme, de publier un auteur malais, thaï ou khmer. » |
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Le Sonneur publie
alternativement des textes épuisés d’auteurs reconnus et des inédits
d’écrivains contemporains. En quoi ce choix vous intéresse-t-il ? Par ce choix de la parité, je souhaite mettre en lumière la continuité des interrogations humaines. Ni le temps ni le progrès ne répondent à ce qui ne cesse de préoccuper l’humain : l’autre, l’amour, la mort et leurs armées de corollaires. Les textes contemporains que nous publions portent un regard sur ces questions qui étaient déjà au cœur des préoccupations des écrivains d’hier dont Le Sonneur a réédité les textes. Ainsi, d’une certaine façon, Jack London et Jean-Marie Dallet se répondent, tout comme Roger Vailland et Marie-Noël Rio, ou Valéry Larbaud et Katharine Weber. En plus de rééditer des textes oubliés ou méconnus, il est important pour moi de révéler ce rapport au réel des écrivains d’aujourd’hui qui se manifeste entre autres par leur langue, leur rythme, leur façon de triturer les mots. Votre catalogue montre à l’heure actuelle certaines dominantes : le goût du voyage, de l’histoire, une ouverture au monde… Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale ? Notre catalogue montre effectivement quelques dominantes, qui se sont multipliées – ou confirmées, il est vrai – au fur et à mesure des publications. D’autres surgiront vraisemblablement au gré de nos prochains choix. Car en vérité, il n’y a que de bons ou de mauvais textes, quels que soient les thèmes abordés. Ce qui m’intéresse, c’est la vocation de la littérature à déranger et à interroger : hier ou aujourd’hui, ici ou ailleurs, en français ou dans toute autre langue. Pour le voyage, cette dominante s’est mise en place malgré moi, de façon inconsciente en réalité. Trace de mon enfance à l’autre bout de la terre et de mes séjours en Asie et aux États-Unis... Il y a aussi la volonté de s’affranchir des carcans, de publier sans préjugés, de sauter les frontières, d’aller voir ce qui est vital aussi bien chez London que chez Gobineau. Les étiquettes m’oppressent. Rééditer des textes oubliés c’est réparer une injustice ? C’est lutter contre l’amnésie éditoriale. Beaucoup de bons textes sont maltraités pour des raisons économiques. Certains éditeurs préfèrent les laisser dormir plutôt que de les rééditer parce qu’en vendre 4 000 ou 5 000 exemplaires ne les intéresse pas. Déterrer ces textes du silence dans lequel ils sont tombés, je trouve ça assez excitant. Il y a un côté souterrain qui m’intéresse. J’aime farfouiller. J’ai découvert le texte de London à la lecture d’un bel article de Joel Cornuault publié dans un vieux numéro d’Europe. Le Loti, c’est en faisant des recherches sur la littérature vietnamienne via un site américain. À notre échelle, on ne sait bien défendre que les textes qu’on aime. On ne cesse de transformer nos désirs en livres. C’est pour cette raison qu’il est également important d’accompagner les textes le plus longtemps possible, de ne pas suivre le diktat du marché qui impose la durée de vie d’un livre en librairie pendant deux et trois mois. |
De quelles manières ? Par exemple, nous avons organisé l’an dernier au théâtre du Ranelagh une soirée autour du Requiem de Terezin. Un trio jouait les pièces musicales qui avaient été composées au camp pendant qu’un comédien lisait des extraits. La salle était pleine ! On a également présenté une soirée Jack London à La Moquette. Cette association propose des activités aux SDF. J’ai le souvenir que les débats historico-politiques étaient d’une incroyable intensité... Le Sonneur est avant tout une aventure collective… Le cœur de l’édition, ce sont les relations humaines. Écrivain, graphiste, imprimeur, agent littéraire, lecteur et relecteur, diffuseur… le métier d’éditeur consiste, pour moi, à identifier, réunir puis mobiliser ces différents talents et savoir-faire. Par leur taille, les Éditions du Sonneur sont plus encore soumises à cette réalité : avec peu de moyens, il me faut sans cesse convaincre et séduire. Par exemple, les personnes que nous avons sollicitées pour écrire les préfaces ont toujours répondu favorablement. J’ai appris une chose en trois ans : le culot est souvent payant. Qu’avez-vous appris d’autre en trois ans ? Je savais que la diffusion était le nerf de la guerre, mais pas à ce point. Il est indispensable que notre diffusion-distribution soit à terme prise en charge par une structure. L’autre chose, c’est que l’accès à la presse est de plus en plus compliqué. Elle devient une autoroute uniforme. Et la place se réduit. Quelles sont les deux mesures d’urgence à prendre pour soutenir l’édition indépendante de création ? Je vous répondrai d’une façon plus large en vous disant qu’il faut redonner le goût et la nécessité de la lecture. Il m’est arrivé d’aller raconter le métier d’éditeur dans des classes d’élèves à la traîne. Ce qui m’a marquée est le respect – mais tellement distancié – du livre. Il faut que le livre réintègre la vie, grâce aux programmes scolaires, grâce à l’action des bibliothèques, grâce à la production des éditeurs. Car l’édition indépendante de création ne pourra vivre que si elle a des lecteurs. De façon plus technique, la mise en place de toutes les mesures possibles pour le maintien du prix unique du livre est le second point sur lequel nous devons rester extrêmement vigilants. Quels sont vos projets ? Nous lançons ce printemps une petite collection de textes brefs, format carte postale, ouverte à tous les genres : nouvelle, essai, manifeste. On publiera un texte de Jack London sur les rapports entre la littérature et le journalisme, Le Vice de la lecture d’Edith Wharton, et un inédit de De Amicis, La Tentation de la bicyclette. |
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