Nicolas Cavaillès | Les Éditions du Sonneur

Nicolas Cavaillès

Nicolas Cavaillès est né en 1981 à Saint-Jean-sur-Veyle. Docteur ès lettres, spécialisé en littérature française du vingtième siècle, il s’est intéressé aux rapports entre écriture et philosophie, à partir de l’œuvre et des manuscrits de Cioran dont il a édité les œuvres françaises dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (Gallimard, 2011). Traducteur du roumain, il est également l’auteur de plusieurs essais de critique littéraire, dont Cioran malgré lui. Écrire à l’encontre de soi (CNRS Éd., 2011), et L’Élégance et le Chaos. Correspondance de Catherine Pozzi (Non Lieu, 2011). Depuis 2013, il dirige la maison d’édition Hochroth-Paris, dédiée à la poésie. Vie de monsieur Leguat est son premier roman.

Presse

Tribune de Nicolas Cavaillès, Libération, 26 octobre 2015

L’homme pourrait s’inspirer de la légèreté des baleines

Tout est affaire de territoire, disait Deleuze, tant chez les animaux que chez les humains ; nous sommes tous définis par la territorialité qui nous emprisonne. Mais comment se fait-il que le territoire de la baleine ne sente pas, comme le territoire humain, le renfermé ?
Détériorant allègrement notre monde jusqu’à nous mettre nous-mêmes en danger avec lui (scier la branche…), nous en repoussons aussi les limites, remplaçant peu à peu tous les paysages de la planète et des environs par nos selfies d’un horrible goût : autoportraits de l’humain en usine désaffectée, en site d’exploitation pétrolière, en enfilade d’hypermarchés, en robot sur Mars, etc.
Egocentriques et boulimiques, nous avons poussé si loin notre expansion que nous n’avons plus où réaliser le salutaire bond de déterritorialisation suggéré par le coauteur de Mille Plateaux (1), un saut hors de notre routine industrieuse et des vices trop bien ancrés dans nos habitudes, une rupture désaliénante qui laisse rêveur mais dont les baleines et les cachalots sont coutumiers, eux qui s’élancent parfois, malgré toutes leurs tonnes, hors de l’eau, dans les airs, pour s’oublier un instant et se renier en tant que cétacés gigantesques, pour s’envoler comme des hirondelles et retomber comme de nobles morceaux de falaise dans leurs flots quotidiens.
Voyez les vastes forêts et les plaines désertiques du Pérou : non contents de leur envoyer nos entrepreneurs et autres voyageurs, pilleurs et pollueurs, nous venons encore les profaner par la curiosité dite «scientifique» dont notre espèce se flatte. Un moindre mal, certes, mais… récemment encore, on déterrait dans la région d’Ica un squelette de baleine à bec, vieux de neuf millions d’années, et les arêtes des simili-sardines dont la baleine en question se serait empiffrée avant de mourir. A quoi jouent les paléontologues ? Quel cynisme est le leur, lorsqu’ils viennent brandir ces ossements miraculeux sous nos yeux de damnés ? Quelle récompense espèrent-ils en mettant, au nom du savoir humain, un terme à neuf millions d’années de fossilisation ? Préféreraient-ils donc au magnifique tombeau d’un espace sauvage la dernière demeure d’un musée d’histoire naturelle ? Ils savent, certes, mieux que nous la brève échéance de nos os de civilisés dépressifs ou dopés, voués à disparaître dans les éboulis de béton, qui attendent nos cités et tous leurs musées avec elles ; ils peuvent y voir une fin digne de nos méfaits passés et présents – mais les baleines ?
Notre ignorance de leur langage, de leur chant, comme de tout ce qui peut se passer dans les innombrables neurones corticaux de leur énorme cerveau nous interdit de douter de leur intelligence, et devrait surtout nous faire douter de la nôtre.
Leurs bonds aériens laissent imaginer qu’elles non plus, elles n’en peuvent parfois plus de leur condition ; ce n’est donc pas, ou pas seulement, parce que nous avons conscience de notre sort que notre territoire semble tellement confiné. Ce que les baleines ont pour elles et qui nous fait cruellement défaut, à nous autres «maîtres et possesseurs de la nature» autoproclamés, c’est bien leur incuriosité, leur détachement, comme une atemporalité ouverte qui n’est pas une question de longévité (quoique certaines baleines puissent vivre deux cents ans) mais bien un enracinement (si l’on peut dire) métaphysique : la fraîcheur de l’éternité, d’autant plus ataraxique qu’elles la transcendent par instants d’un bond violent.
Ainsi, pendant que nous nous dépêchons de consommer, en quelques siècles, les fruits de millions d’années d’inertie (qu’il s’agisse d’os de proto-cétacés ou d’énergies fossiles), les baleines, elles, pour autant que nous ne les harcelions pas de nos navires de chasse ou de nos bateaux d’observation touristique, poursuivent leur errance sans but, ponctuée de bonds aériens qui améliorent, paradoxalement, leur abnégation.
Nous faudrait-il donc sauter en l’air, ou bien dans l’eau, ou dans les flammes, pour réaliser à notre tour notre prometteuse déterritorialisation ? Les paléontologues nous montrent en réalité une autre voie. En bonne logique, pour nous autres créatures effrénées engluées dans l’assouvissement sans délai de nos petits désirs personnels, le saut alternatif reviendrait à choisir un «devenir fossile» : faire l’expérience de la fossilisation, de sa profonde discrétion, enterrer le plus longtemps possible notre manie productiviste, nos revendications et nos ambitions, rompre enfin avec notre tendance au «grand bond en avant» pour mieux sauter à rebours et gambader, sereins et légers, dans la décroissance.

(1) Capitalisme et schizophrénie 2 : Mille Plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1980, Editions de Minuit, collection «Critique», 648 pp., 33 €.